La plupart du temps, les sorties de film, à raison parfois d’une quinzaine par semaine, effraient par leur nombre et leur médiocrité. Il est donc utile de souligner trois sorties qui attirent l’attention. Tout d’abord, deux beaux films sur l’échec.
Inside Llewyn Davis (Joël et Ethan Coen). Magnifique photographie du chef-opérateur français Bruno Delbonnel pour une hagiographie létale du loser magnifique. Llewyn Davis (inspiré d’un obscur chanteur folk des années 60) refuse de rentrer dans les codes artistiques et sociaux du succès et s’applique à foirer sa carrière avec une rébellion taciturne, nonchalante et absente. Alors qu’il range définitivement sa guitare dans son étui, l’ombre de Bob Dylan le remplace sur le tabouret du bar miteux de Greenwich Village dans lequel il se produisait.
Violette (Martin Provost). Simone de Beauvoir disait de Violette Leduc : «c’est l’illustration parfaite d’un salut par la littérature ». Le futur écrivain est une bâtarde, rejetée par sa mère, vilain petit canard qui geint de ne pas savoir se faire aimer. A cela, Beauvoir lui répond, imperturbable : « écrivez-le », tout en lui refusant son amitié. Emmanuelle Devos, pour une fois dans un emploi qui lui convient et non dans celui d’une séductrice parisienne, excelle à rendre ce personnage si malaisément aimable. Le Paris de la fin de la guerre jusqu’aux années 60 est suggéré avec justesse : les appartements vétustes sur cour, les tristes et grands appartements bourgeois, les cafés de Saint Germain-des-Prés. On cueille Violette à la fin de la guerre, vivant du marché noir, et se jetant au cou du futur « juif collabo » Maurice Sachs, comme elle n’aura de cesse de s’enticher d’amis homosexuels ou de femmes et de se faire rejeter. Beauvoir croit en elle jusqu’à la fin même si ses livres ne se vendent pas. Car Leduc écrit comme personne n’a jamais écrit sur la condition féminine. Elle ne parle que de sa propre vie, crûment. Elle sera la première à évoquer son avortement, sa sexualité hors norme, hétérosexuelle, homosexuelle, frustrée. Beauvoir subvient à ses besoins jusqu’à son dernier livre : La bâtarde qu’elle préface et qui lui apporte reconnaissance et subsistance. Elle finit ses jours, (presque) réconciliée avec la vie, entre Paris et la Provence.
Et puis bien sûr Quai d’Orsay. Le film, réalisé classiquement par Bertrand Tavernier, est inspiré de la bande dessinée à -grand- succès d’Abel Lanzac (alias le polytechnicien/normalien Antonin Baudry) et Christophe Blain. Inutile de préciser encore à quel ministre des affaires étrangères il fait référence. La première faiblesse du film est tout de même celle du casting du rôle principal. Si Thierry Lhermitte est drôle, il manque de charisme, est très peu crédible en ministre, encore moins en normalien/énarque. Il brasse du vent certes mais sa mégalomanie manque de réel fondement, on ne sait pas qui il est. D’ailleurs, il passe son temps à marquer au stabilo des passages de livres et à nourrir les discours à coup de citations. Le vrai personnage du film, c’est celui du directeur de cabinet incarné par l’excellent Niels Arestrup. Le sage à l’intelligence acérée, qui régente tout le monde l’air de rien, avec humour, une autorité douce et ferme, en tenant ses 24 heures de travail quotidien à coup de micro siestes. Une réplique de Pierre Vimont, une figure du Quai. La seconde faiblesse du film est celle d’un réel contexte politique, insuffisamment exploité. Le film se situe en 2003, au moment du discours de Villepin aux Nations Unies. Le monde a beaucoup changé en dix ans et le contexte de 2003 présenté dans le film propose des contours plutôt flous. On nous parle d’un pays qui ressemble à l’Irak et d’un pays africain imaginaire, de prises d’otages mais les conflits sont caricaturés ce qui est normal pour une comédie mais ils ne sont également que superficiellement effleurés. En revanche, les téléphones portables sont démodés, les sms limités, et on fume dans les bureaux du Quai inadaptés, vieillots et non connectés à Internet. Le jeune débutant chargé du « langage », donc des discours, est charmant et inconsistant, il a une petite amie plus mûre, qui le conseille avec esprit et ironie. Les conseillers sont pas mal du tout… Un florilège de quelques répliques qui valent bien le détour… Un Président principalement préoccupé de la perte de l’ours Cannelle. Un ministre qui demande moins de verbe « être » dans les discours et davantage de verbe d’action, préconise le « soft knowledge » et affirme : « l’Europe, c’est une vision et des symboles », « on s’en occupe » répond le « dircab » avec un clin d’œil. Le ministre s’entoure de caricatures d’écrivains parisiens qui paraissent ignorants en politique et se contentent de préconiser « de la complexité, toujours de la complexité ». Un discours aux Nations Unies ? On avait bien essayé : «Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe (…), qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie… ». Cependant le film avance « (…) l’assemblée générale des Nations Unies c’est une assemblée de copropriétaires, il ne faut pas leur lire Aristote mais parler réfection de la cage d’escalier », pas mal, non ? En attendant, c’est Héraclite qui rythme les chapitres de cette comédie légère, certes, à la réalisation un peu datée, mais plutôt alerte et drôle.




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