Les tribunes de débat -réel- étant toujours rares, il est très difficile aujourd’hui de s’autoriser à -vraiment- penser. Certains se sentent en décalage avec l’idéologie dominante contemporaine mais peinent encore à formaliser une réflexion alternative, d’autant plus que la moindre déviation sémantique est immédiatement frappée de l’opprobre médiatique.
La dictature a changé de camp et de forme. Les deux « anciennes » idéologies du progressisme, le capitalisme et le socialisme se sont associées pour créer un produit hybride : la dictature actuelle, la libérale libertaire. Plus de goulag, mais l’exil social et médiatique pour délit de tentation fasciste ou liberticide.
Au sein d’une intelligentsia à l’idéologie internationaliste pour qui la liquidation des racines est le seul garant de la liberté, la moindre volonté d’autorité constructive est tuée dans l’œuf. La régulation des marchés financiers tétanise -même- à gauche du seul fait du mot « régulation » et la régulation des flux migratoires tétanise -même- à droite pour les mêmes raisons. Oui, la libéralisation des flux migratoires et celle des flux de capitaux/marchandises procèdent de la même idéologie.
Cette dimension pernicieuse que prend la vie intellectuelle depuis une trentaine d’années est aussi difficile à discerner qu’à expliquer. Les notions de ce qui est progressiste ou conservateur ont diablement tendance à se complexifier.

D’aucuns parviennent à s’exprimer dans les médias, péniblement. D’autres, talentueux mais carrément plus grincheux ou maladroits, savent bien se saborder : Philippe Murray au début des années 2000, voire le sulfureux Richard Millet qui est maintenant un paria médiatique. C’est bien, c’est contre-productif, ça sert la théorie de ceux qu’on voudrait fragiliser, les grands médias pourvoyeurs de prêt à penser s’en pourlèchent les babines.
Au programme ce mois-ci, deux voix dissonantes, des voix qui donnent envie d’écouter et de recommencer à réfléchir.
Maxime Kantor est un quasi inconnu dans nos contrées. Peu d’informations sur lui ou sur ses livres sur Internet. En Russie, c’est un peintre renommé. Né en 1957, c’est une figure de l’underground russe des années 80. Il a raté de peu deux prestigieux prix littéraires (le Booker Prize et un prix russe) pour deux écrits « Manuel de dessin » et « A contre-pied » (non traduits en français), ce dernier étant décrit comme un « requiem pour la civilisation ».
Courrier international a publié un extrait d’un de ses articles (« La stratégie du chaos permanent »), publié dans Expert, hebdomadaire conservateur de référence en Russie dont la rédaction est issue de Kommersant, un des premiers quotidiens indépendants russe. Kantor nous décrit ce qu’il appelle « le baiser de glace de la démocratie ». Et une de ces sensations diffuse mais inconfortable que nous ressentons depuis un moment : une forme d’hystérie permanente, liée à une nécessité de mouvement perpétuel. « Personne ne prétend désormais à la stabilité car celle-ci ne fait plus partie des valeurs sociales (…) la stagnation est synonyme de dépérissement ». Il ne s’agit pas évidemment de stagner et de s’en contenter. Cependant, d’une évolution digne conséquence d’une civilisation en recherche, on privilégie un « juste » chaos calqué sur celui de l’économie de marché toujours à la recherche du « juste » prix. « Nous n’avons pas de plan. Nous voulions taxer les banques mais les banquiers sont contre ». Cette (pas si) nouvelle idéologie fait fi des clivages droite-gauche car elle a gagné un improbable pari : l’alliance de l’idéologie libérale et de concepts artistiques avant-gardistes libertaires et anti-conservateurs. En effet, selon Kantor, la bulle idéologique est bien plus redoutable que les bulles spéculatives : « tant que l’Occident (…) ne comprendra pas qu’Andy Warhol c’est franchement moins bien que Rembrandt (…), il n’y aura pas de paix dans le monde ». S’organise donc la comédie d’une démocratie qui a muté en maniant des concepts vidés de leur substance comme la notion de diversité énoncée à l’envi alors qu’il s’agit davantage de promouvoir l’uniformité de la pensée et des modes culturels dans un métissage « pacifié » des cultures et des populations.
Kantor va même plus loin : les guerres ne seraient pas un problème. Au contraire, elles alimenteraient un système de gouvernement ou plutôt une gouvernance qui se gère par le chaos. « Le but n’est pas la victoire sur l’ennemi mais l’hostilité permanente ». Il avance même que les élections organisées dans les pays en situation de post conflit (souvent sous l’égide de l’ONU) peuvent s’apparenter à une mascarade alors que sont négligées l’économie et la situation sanitaire.
Maxime Kantor manie des concepts proches de ceux de Christopher Lasch, intellectuel américain mort en 1994, qui décèle cette tendance dès la fin des années 70 et est régulièrement réédité depuis le début des années 2000. Lasch avançait l’idée que ce ne sont plus les masses qui menacent l’ordre social mais bien les élites[1]. Il y a 40 ans, il décrivait déjà avec précision une élite libérale-libertaire qui vivait dans le « fantasme de l’émancipation permanente » et s’opposait à « un éternel retour de la censure ». Selon lui, c’est donc paradoxalement la contestation des valeurs bourgeoises qui mène à l’esprit du capitalisme moderne. Lasch réfutait également le narcissisme de la culture de masse pour qui seuls les déracinés peuvent accéder à une véritable liberté[2].
Fragiles et courageux sont les mouvements de pensée discordants. Ceux-là même qui ont prôné la liberté de pensée sont aujourd’hui les censeurs les plus virulents, d’autant plus décomplexés qu’ils ne trouvent que peu d’obstacles sur leur chemin. Pour certains, conviction idéologique, mais pour de nombreux autres, défaite de la pensée, renoncement, peur du déclassement médiatique et social ? Comme le disait Marc Bloch, phrase adroitement reprise par Laurent Mauduit dans son dernier opus[3] sur le gouvernement Ayrault-Hollande : « Le pire est que nos adversaires n’y furent pas pour grand-chose » ?
Kristin Massa
[1] La révolte des élites et la trahison de la démocratie. Christopher Lasch. Préface de Jean-Claude Michéa. Champs. 2010
[2] La culture du narcissisme. Christopher Lasch. Préface de Jean-Claude Michéa. Climats. 2000.
[3] L’étrange capitulation. Laurent Mauduit. J.C. Gawsewitch. 2013




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