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Un groupe, des combats

Réunion autour d'une table, bannières Dysruption et La Zone Libre, style Art déco

 Une association n’est jamais qu’une fiction juridique tant qu’on n’y a pas mis de visages. Le statut loi 1901, les statuts, le bureau et ses vacances ne disent rien de ce qui fait tenir un projet dans la durée : quelques individus, disparates par le tempérament et l’âge, unis par une même obstination à consacrer leur temps libre à des causes qui ne rapportent rien, sinon l’essentiel.

L’image de la République des Lettres n’est pas usurpée : ces érudits du XVIIIe siècle, dispersés d’Édimbourg à Naples, qui n’avaient pour se rencontrer que la lenteur des correspondances, auraient sans doute envié notre situation. Nous disposons, nous, d’un serveur Discord — ce qui nous dispense d’attendre six mois qu’une lettre traverse l’Europe pour découvrir qu’on est en désaccord.

Il y a d’abord le juriste, le plus jeune de la troupe, dont la passion pour la Turquie confine à l’obsession disciplinée. Il peut, sans qu’on l’y invite, dérouler l’architecture constitutionnelle kémaliste avec la même aisance qu’un sommelier décrit un terroir. « La souveraineté appartient sans condition ni réserve à la nation », disait Mustafa Kemal : notre juriste en a fait une manière de credo personnel, qu’il applique avec un zèle qui dépasse largement le cadre du Bosphore.

Il y a ensuite le chimiste, doctorant le jour, archéologue amateur le soir, également fasciné par Rome. Il jongle sans effort visible entre la cinétique des réactions et la datation au carbone 14 des amphores puniques, convaincu — non sans raison — que la chimie et l’archéologie ne sont que deux façons de lire le temps inscrit dans la matière. Tacite écrivait, à propos des légions : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant — là où elles font un désert, elles appellent cela la paix. Notre chimiste préfère les ruines aux légions, mais garde le même goût pour l’ironie tragique de l’Histoire.

Il y a le philosophe, le plus âgé, dont l’irascibilité est devenue, avec les années, une sorte d’institution interne : on ne le consulte jamais sans un minimum d’appréhension, et on ne s’en porte jamais plus mal. Schopenhauer ouvrait son œuvre maîtresse par une formule que notre philosophe pourrait revendiquer comme sienne : « le monde est ma représentation ». Il faut simplement ajouter qu’il tient sa représentation du monde pour rigoureusement supérieure à toutes les autres, et qu’il ne s’en cache pas.

Il y a aussi le professeur d’histoire, dont l’âge n’est un secret pour personne tant il porte, avec une fierté assumée, le poids de plusieurs décennies d’amphithéâtres. Marc Bloch décrivait le bon historien comme cet ogre de légende qui, là où il flaire la chair humaine, sait qu’est son gibier : notre professeur traque ainsi la source la plus obscure avec un appétit que l’âge n’a en rien émoussé, et referme sans pitié n’importe quelle thèse trop vite affirmée qui ne s’appuierait pas sur une archive. On ne lui raconte pas l’Histoire ; on la lui prouve, pièce à l’appui.

Il y a enfin la fonctionnaire internationale, seule à connaître de l’intérieur les couloirs où se négocient, loin des caméras, les rapports de force que nous commentons de l’extérieur. Sa passion pour la géopolitique n’est pas un dilettantisme de salon : c’est une pratique quotidienne, doublée d’une lucidité qu’on pourrait résumer, avec Raymond Aron, par l’idée que le monde n’a jamais été à ce point divisé politiquement tout en étant unifié techniquement.

Ce que ce quintette a en commun ne tient ni à l’âge, ni à la discipline, ni même aux idées — on s’y dispute abondamment sur ce dernier point. Cela tient à une chaîne de générosité : chacun donne de son temps à une entreprise qui ne lui rapporte rien d’autre que la satisfaction, rare, de construire quelque chose avec des gens qu’il n’aurait, en toute logique sociale, jamais dû rencontrer. Une société bien étrange, en somme, où un juriste ottomaniste, un chimiste romaniste, un philosophe acariâtre, un historien à l’odorat de limier et une diplomate se retrouvent à discuter, un mardi soir, du budget de l’association. Rabelais, une fois encore, nous tendrait la perche : à plus haut sens interprétez ce que vous eussiez pris, de prime abord, pour une simple bande d’amis.

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