Juliette Récamier, muse, icône incontournable et incomparable du début du XIXème siècle, l’était d’une façon qui ne serait pas envisageable de nos jours : nonchalante et peu productive. En effet, si elle demeure un référent intellectuel, elle n’a jamais écrit à la différence de son amie Germaine de Staël, s’illustrant principalement dans le perfectionnement de l’amitié entretenue, selon les termes de Goethe, par « la pensée (qui) s’agrandit lorsqu’elle se développe devant une intelligence de marque ».

Elle fut une icône mais également un mystère pour ses contemporains. Contractant à quinze ans un mariage blanc avec un riche banquier de 27 ans son ainé qui fut l’amant de sa mère et dont la rumeur avançait qu’il était peut être son père, l’épanouissement sentimental lui fut comme proscrit dès l’aube de sa vie. En même temps, son mari, peu encombrant, fut aussi un obstacle idéal à tout engagement. « Mon cœur me paraissait fait pour aimer et pour souffrir et, n’aimant rien et ne souffrant que d’indifférence, je trouvais presque que je manquais ma destination » regrettait-elle. Germaine de Staël se plaindra : « Pourquoi êtes-vous à la fois une si séduisante et légère personne, une personne si généreuse et qui se passe si bien de ceux qu’elle sauve ? » Juliette Récamier possédait cette intime assurance qui seule donne la véritable indépendance.
Harcelée de déclarations d’amour et de prétendants, il est probable que Juliette ne cédât à aucun et selon les mots de l’écrivain Pierre-Simon Ballanche, un de ses plus fidèles admirateurs, se consuma dans la solitude jusqu’à sa rencontre avec Chateaubriand, à l’orée de la quarantaine. Sur sa vie privée, Juliette Récamier a cultivé le secret, brûlant nombre de lettres et exigeant la même chose des récipiendaires de ses missives.
Sa célébrité s’est construite autour des rapports qu’elle a entretenus avec l’élite intellectuelle de son époque davantage que pour sa pensée ou sa production -épistolaire. Chateaubriand, Germaine de Staël, Benjamin Constant, le Prince Auguste de Prusse, Mathieu de Montmorency figurent parmi le cercle ultra fidèle de ses intimes qui l’entoureront de leur affection et de leur dépendance durant des décennies.
Douce et bonne avant d’être (très) belle, ainsi qu’aimaient à la décrire ses amis, elle est l’élément apaisant des joutes politiques et intellectuelles qui animent ses salons courus du tout Paris, qu’elle va tenir très tôt et ce jusqu’à la fin de sa vie. Apaisante jusqu’au consensuel, la douceur de l’icône pouvait irriter. Prosper Mérimée lui reproche « de n’avoir jamais eu de ces haines vigoureuses qu’il faut avoir à l’occasion. Elle trouvait tout bien ou du moins louait tout le monde. » Cela lui permet de perfectionner l’amitié au rang d’art suprême. Mérimée donne ainsi l’ultime secret de sa séduction « elle vous disait que vous étiez l’homme le plus extraordinaire de sa suite. Sa manière de parler était calculée (…) elle ne pensait qu’à mettre un lion de plus dans sa ménagerie ». On peut aussi avancer qu’elle mettait ses interlocuteurs « au-dessus d’eux-mêmes ».
Elle ne manque cependant pas de caractère. Fervente monarchiste, elle tiendra tête à Napoléon jusqu’à l’exil qui lui est imposé (toutefois moins violent que celui de Germaine de Staël). Fuyant la violence et l’opportunisme de l’Empire, le petit monde de Juliette se retrouve chez Germaine de Staël à Coppet, sur les bords du lac de Genève, « un coin de terre où s’étaient réfugiées à la fois la politesse et l’élégance des anciennes mœurs françaises, l’indépendance de la pensée, les idées généreuses du patriotisme et de la liberté ». Ce phalanstère tient tête à un pouvoir, engoncé dans ses contradictions entre Révolution et Empire qui permet à Fouché, titré duc d’Otrante par Napoléon, si fier de son titre, comme nombre d’anciens révolutionnaires, de se le donner par anticipation dans ses Mémoires : « Alors Robespierre me dit : -Duc d’Otrante, ne pensez-vous pas… ». Selon Maurice Levaillant, Napoléon « descendait par Robespierre de Louis XIV et de César » et Germaine « était la fille de Mirabeau, de Rousseau et de Montesquieu. Il s’enivrait de grandeur et elle de liberté. ».
Leur amitié fervente est au cœur de cette biographie de Juliette Récamier : « Cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout (…) tout cela formait une réunion qu’il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d’en être témoin soi-même » soulignait Benjamin Constant. Elles sont en effet très différente l’une de l’autre : Germaine, née Necker, écrit, juge, fait de la politique, elle est en revanche une ingénue sur le plan sentimental et poursuit ses amants de ses assiduités.
Au cours de la seconde partie de sa vie, la muse de salon porte à bout de bras l’ego, voire l’ « hubris » d’un Chateaubriand, bourboniste et républicain, qui, ayant été fêté et couvert de femmes, souffre de vieillir et de voir, à la Restauration, les monarchistes demeurés fidèles moins bien traités que la plupart de ceux qui avaient servi l’Empire, dont Talleyrand et Fouché « restaurés » par Louis XVIII. Juliette est envoutée par l’écrivain-politicien-diplomate car « il excédait les limites que se donnent la plupart des hommes » (Daniel-Rops). Infidèle, il ne manque pas de revenir inlassablement vers elle en écrivant dans ce fameux passage de La Vie de Rancé « (…) il est une exception à cette infirmité des choses humaines ; il arrive quelquefois que dans une âme forte, un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, (…) alors il perd sa défaillance de la nature et vit de ses principes immortels ». Ils mourront à quelques mois d’écart après avoir partagé « un crépuscule des dieux solidaire ».
Catherine Decours. Juliette Récamier. L’art de la séduction. Perrin. ISBN 978-2-262-03463-4. 560 pages. 24,90€




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