Monogramme ZL blanc dans un cercle rouge
Sigle DYS-SOCIETY : triangle jaune, rouge et noir avec les lettres D, Y et S
Logo Dysruption : mot « Dysruption » en noir sur un carré jaune

Genèse du conspirationnisme contemporain

—

par

Alfred G.

dans

Chaque époque a ses franges, des cercles concentriques et désorganisés dans lesquels l’éloignement du centre amène la contestation et sa mythologie. La tension entre la réalité des faits et l’extrapolation interprétative est constante dans le nœud-nouant de l’existence humaine. Bien que les connaissances et croyances étaient bien moins délimitées qu’aujourd’hui, les idées complotistes ont toujours existé. Écrivant sous Auguste, Tite-Live, dans Ab Urbe Condita, rapporte les agissements dans l’ombre du culte de Bacchus, un des ancêtres polymorphes des Illuminati [1]. Le récit raconte, dans sa vision dramatisée, la corruption morale et la menace pour l’ordre social, bien que nombreux soient les historiens voyant le décret sénatorial Senatus consultum de Bacchanalibus comme une reprise de contrôle d’une association religieuse populaire et indépendante de son pouvoir [2].

Un certain nombre de thématiques bien connues sont déjà présentes : rituels secrets, corruption et crimes, un réseau, État dans l’État et menace pour Rome. Un autre, plus proche de formes contemporaines, bien que fondé sur d’autres inquiétudes, la « conspiration juive » par Apion et Tacite, marque la persistance de certains thèmes à travers l’histoire de la conspiration [3][4].

Des millénaires plus tard, le XXe siècle connut des changements sans précédent, et son Histoire ne terminera jamais son écriture. Les grandes transformations sociales et culturelles frappant l’Amérique entre 1945 et les années 80 ont — appuyées par de nouveaux moyens de communication et la domination impériale — essaimé sur le monde et furent une période de créativité artistique, mais aussi complotiste [5]. Ces sujets remplissent les bibliothèques et mériteraient probablement une note de synthèse sur ce site. C’est pendant la guerre froide que gestationne, parfois dans la brutalité ou le tumulte, la pensée de la conspiration contemporaine [6]. À la fois moqueuse et illustrative de cet état d’esprit, le succès de The Twilight Zone viendra ironiser sur ce volet de la pop-culture [7].

Jusqu’au début des années 70, les assassinats des Kennedy, Malcolm X, Luther King et les nombreux troubles civils eurent de quoi alimenter une pensée fiévreuse. En 1958, c’est dans le conservatisme anticommuniste craignant la subversion intérieure, que naquit la John Birch Society, fondée par Robert W. Welch [8]. S’oppose à cette Amérique puritaine — cette guerre de tranchées animera la vie politique et sociale américaine jusqu’à aujourd’hui — le mouvement de la contre-culture. Ce dernier sera une autre matrice complotiste et plus largement d’un imaginaire contestataire, ses revendications sont simples : libération sexuelle, spiritualités et communautés alternatives bercées de mysticisme, l’opposition à la guerre du Vietnam, la méfiance envers le gouvernement [9]. Dans ce bouillonnement, on retrouve des composantes identitaires de la culture nationale US dans les deux mouvements et sont partagées certaines intuitions. Notamment, celle cristallisée sous la main de Thoreau, incarnant un flanc du paradoxe de la pensée des pionniers : la résistance individuelle face à l’État, les uns voulant la préservation de la famille traditionnelle, les autres s’en émanciper [10]. Les courants finiront néanmoins par se mélanger et opérer d’innombrables assemblages et recompositions. De l’autre côté de l’Atlantique, bien que la France connaît des événements différents, “On nous cache tout, on ne nous dit rien. Plus on apprend, plus, on ne sait rien. On nous informe vraiment sur rien” chanté par Dutronc en 1966 laisse ressentir un vent commun [11].

Pendant la décennie suivante, dans une extension de la crise de confiance, s’ajoutent aux assassinats et troubles sociaux, l’opposition à ‘Nam exacerbée par les mensonges du gouvernement, le Watergate et le grand déballage du Church Committee report. Les révélations sur les activités clandestines intérieures et étrangères de la CIA, les expériences de contrôle comportemental MK Ultra soufflent sur l’imaginaire et la défiance populaires [12]. La résolution du Sénat S. Res. 21, adoptée le 27 janvier 1975, définit le mandat et les principaux sujets d’enquête du Church Committee [13].

Loin de rétablir la confiance, le Committee Church offrit un miroir désabusé à l’Amérique moyenne et grava la CIA au frontispice invisible de la Maison-Blanche dans de nombreux esprits. La CIA est un nœud-nouant de la pensée conspirationniste.

La vérification des faits produit un rebond dans le remous. Quelle part de vérité ?

Bibliographie

[1] Tite-Live. (2015). Histoire romaine, livre XXXIX (éd. et trad. diverses). Paris : Les Belles Lettres. Voir notamment les chapitres 8–19 consacrés aux Bacchanales de 186 av. J.-C.

[2] Senatus consultum de Bacchanalibus (186 av. J.-C.). CIL X, 104 = ILS 18. Inscription du décret sénatorial relatif aux Bacchanales.

[3] Josèphe, F. (c. 93–96). Contre Apion (Contra Apionem), livres I–II. L’œuvre conserve notamment plusieurs accusations portées contre les Juifs par Apion et d’autres auteurs hellénistiques.

[4] Tacite. (c. 110). Histoires, livre V, notamment 2–13. Tacite y rapporte différentes traditions et accusations romaines concernant les origines et les pratiques des Juifs.

[5] Hofstadter, R. (1964). The Paranoid Style in American Politics and Other Essays. New York: Alfred A. Knopf.

[6] Barkun, M. (2003). A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America. Berkeley: University of California Press.

[7] Serling, R. (Creator). (1959–1964). The Twilight Zone [Série télévisée]. CBS. La série débute en octobre 1959 et utilise notamment la science-fiction et l’allégorie pour traiter de questions sociales et politiques.

[8] Welch, R. W. (1958). The Blue Book of The John Birch Society. Indianapolis: John Birch Society. La John Birch Society est fondée le 9 décembre 1958 à Indianapolis par Robert W. Welch et onze autres personnes.

[9] Roszak, T. (1969). The Making of a Counter Culture: Reflections on the Technocratic Society and Its Youthful Opposition. Berkeley: University of California Press.

[10] Thoreau, H. D. (1849). Resistance to Civil Government [Civil Disobedience].

[11] Dutronc, J. (1966). On nous cache tout, on ne nous dit rien. Paroles de Jacques Lanzmann, musique de Jacques Dutronc. Disques Vogue.

[12] U.S. Senate. (1976). Final Report of the Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, Book I: Foreign and Military Intelligence. Washington, D.C.: U.S. Government Printing Office.

[13] United States Senate. (1975, 27 janvier). S. Res. 21, 94th Congress. Resolution establishing the Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *