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Mai 68 vu par la CIA : les archives (1968-1971)

Éric Branca bourre dans les brancards avec son livre L’Ami américain. La Bataille de Gaulle, diptyque d’Antonin Baudry ouvre les yeux. Respectueuse de ces œuvres, la Dys-Society a souhaité mettre sa pierre à l’édifice par une série de trois articles sur l’influence des Américains sur : La France, Mai 68 et l’Union Européenne.

Cet article se voulant principalement informatif et un travail de synthèse reprend littéralement les textes officiels américains traduits par Claude.IA. Explorant les sites .gov américains “archives.gov/”, “cia.gov/”, “history.state.gov et « whitehouse.gov/« , nous vous laisse maître de votre jugement.

Ce que vous retrouvez dans l’article

  • Corpus. 8 documents de la CIA traduits, dont deux notes remises chaque matin au président Johnson. Ce sont des analyses : elles décrivent ce que les Américains comprennent des événements, non une action de leur part.
  • Début mai : une révolte sans but politique. Le 8 mai, la CIA décrit des étudiants de toutes opinions, mobilisés contre l’université et les violences policières, sans objectif politique identifiable. Le 16 mai, elle pense que la crise peut coûter leur poste à des ministres, mais pas faire tomber le gouvernement (pièces 1 et 2).
  • Fin mai : les ouvriers n’écoutent plus leurs syndicats. Les grévistes rejettent les accords négociés pour eux, et des responsables syndicaux sont hués. La CIA note que le Parti communiste et la CGT, loin de pousser à la révolution, craignent un mouvement qu’ils ne contrôlent pas et tiennent les étudiants à distance (pièces 3 et 4).
  • Les étudiants vus de près. La CIA recense une multitude de petits « comités d’action », anarchistes, maoïstes ou trotskistes, souvent rivaux entre eux. Elle admet ne rien savoir du comité qui prétend les coordonner à la Sorbonne (pièce 3).
  • 30-31 mai : de Gaulle reprend la main. Il refuse de démissionner et annonce des élections. La gauche parle d’« appel à la guerre civile », mais plus de 300 000 personnes défilent à Paris pour le soutenir, ce qui prouve, selon la CIA, qu’une large part du pays reste derrière lui (pièce 5).
  • Juin-juillet : l’après-crise. Les universités restent occupées et le gouvernement attend les élections pour agir. Le Parti communiste, qui perd plus de la moitié de ses députés, reproche à Moscou d’avoir ménagé de Gaulle au moment où il était le plus fragile (pièces 6 et 7).
  • 1971 : le bilan. Trois ans après, la CIA retient qu’une grève de dix millions de personnes a « failli se transformer en révolution ». Elle retient aussi que les directions syndicales ont été débordées, et que la CGT a cherché, comme le gouvernement, à arrêter les grèves (pièce 8).

Sommaire

1. Le déroulement de la crise (mai-juin 1968)

2. Les suites (1968-1971)

Notices biographiques

Sources

1. Le déroulement de la crise (mai-juin 1968)

Cour de la Sorbonne occupée, 21 mai 1968
Cour de la Sorbonne occupée : étals d’étudiants sous les portraits de Mao, Lénine et Marx, Paris, 21 mai 1968. Photographie d’Eric Koch, Anefo ; Nationaal Archief (La Haye) ; libre de droits.

8 mai 1968 — Note quotidienne au président des États-Unis

Cadre : Renseignement ; suivi des manifestations étudiantes à Paris.

1. France

Malgré l’avertissement de De Gaulle selon lequel de telles choses ne seront pas tolérées, les manifestations étudiantes ont repris tôt ce matin à Paris. Cette fois, les étudiants ont tenté de marcher sur la Sorbonne, mais ont été repoussés par la police. Les troubles d’hier ont fait 800 blessés parmi les policiers et les étudiants.

Les étudiants, dont les opinions politiques couvrent tout l’éventail, ne se sont jusqu’ici préoccupés que de la réforme de l’enseignement et des brutalités policières alléguées. Ils n’ont pas d’objectifs politiques discernables, bien qu’il soit toujours possible que la question sensible du Vietnam surgisse dans les troubles.

Source n° 1

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Lyndon B. Johnson
Président des États-Unis
Destinataire

Cités

Charles de Gaulle
Président de la République française

16 mai 1968 — Bulletin de la CIA : remaniement possible, pas de chute du gouvernement

Cadre : Renseignement ; évaluation de l’agitation étudiante et ouvrière.

France : L’agitation étudiante et ouvrière pourrait conduire, à terme, à un remaniement ministériel, mais il est peu probable qu’elle fasse tomber le gouvernement.

Le gouvernement a promis d’importantes concessions aux étudiants, dont une amnistie pour les personnes arrêtées et la formation d’un comité spécial chargé de traiter les revendications étudiantes. Il espère probablement que ces concessions feront retomber les manifestations étudiantes et renforceront sa position lors du vote de censure de la semaine prochaine. Un changement de cabinet pourrait toutefois être nécessaire, compte tenu des demandes des étudiants et des parlementaires réclamant la démission des ministres de l’Éducation et de l’Intérieur. De Gaulle voudrait le différer, afin de ne pas trop concéder sous la pression.

Dans le même temps, les forces dressées contre le gouvernement ont commencé à montrer des signes de division. Certains éléments étudiants et enseignants reprochent aux ouvriers leur absence pendant les premiers jours « aux barricades », et estiment que les syndicats exploitent l’agitation à leurs propres fins. Le refus des étudiants, jusqu’ici, de laisser au gouvernement une chance de donner suite aux réformes promises, ainsi que la coloration communiste et anarchiste des manifestations récentes, pourraient réduire le soutien de l’opinion aux étudiants.

On observe également une scission entre les éléments modérés, qui veulent la réforme, et les extrémistes, qui cherchent à renverser l’« ordre bourgeois ». Les tentatives des militants pour retrouver l’élan révolutionnaire du 13 mai pourraient provoquer une nouvelle réaction, sévère, du gouvernement.

Source n° 2

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Cités

Charles de Gaulle
Président de la République française

Johnson et Rostow dans la Situation Room, 15 février 1968
Walt Rostow montre au président Johnson une maquette de la région de Khe Sanh, Situation Room, Maison-Blanche, 15 février 1968 ; avec eux, George Christian et le général Robert Ginsburgh. Photographie de Yoichi Okamoto ; LBJ Presidential Library, A5635-29 ; National Archives, NAID 192584 ; domaine public.

28 mai 1968 — Note quotidienne au président des États-Unis

Cadre : Renseignement ; rejet des accords par la base ouvrière ; comités d’action étudiants.

1. France

Les organisations françaises de la vieille école, et cela comprend le Parti communiste et les syndicats aussi bien que le gouvernement gaulliste, ont été hier une nouvelle fois désavouées par les ouvriers. Malgré les efforts acharnés des dirigeants syndicaux communistes en particulier, la base a rejeté les concessions accordées pendant le week-end. Dans certains cas, les responsables syndicaux ont été chassés de la tribune sous les huées lorsqu’ils ont tenté de présenter leurs arguments.

Le syndicat communiste réclame maintenant des concessions encore plus importantes. [passage expurgé]

Hier, la société Citroën, qui a toujours été intransigeante dans ses relations sociales, a déclaré qu’elle demandait aux tribunaux d’ordonner aux grévistes de quitter ses usines. Les ouvriers réagiront probablement en se retranchant davantage.

Les manifestations étudiantes d’hier ont évité la violence, mais un agent de l’ambassade des États-Unis fait état d’un sentiment diffus, au Quartier latin, que d’autres troubles sont à venir.

De Gaulle, qui sait que sa vieille magie n’opère plus, serait plein d’amertume devant ces contestations intérieures, au moment où son influence à l’étranger est si grande. Nous croyons comprendre qu’il se demande s’il aurait dû appeler à un référendum.

L’ambassadeur Shriver rapporte que la plus grande partie du public français s’est montrée très critique à l’égard du gouvernement, et en particulier de De Gaulle. Seul Pompidou en est sorti avec un crédit accru. Shriver relève une tolérance surprenante à l’égard des perturbations actuelles. Il constate en fait que la jeunesse, et même bon nombre de personnes d’âge mûr, sont grisées par les vents nouveaux qui soufflent sur la France.

2. France

En sondant le monde grisant et chaotique de l’autre côté des barricades parisiennes, [passage expurgé] d’innombrables « comités d’action » parmi les étudiants en révolte. La plupart de ces petits groupes se sont donné des étiquettes idéologiques : anarchiste, maoïste, trotskiste, communiste ou de droite. Dans bien des cas, plusieurs groupes revendiquent la même étiquette. Les deux principaux groupes maoïstes, par exemple, sont en conflit autant l’un avec l’autre qu’avec n’importe lequel des autres groupes. Un groupe s’intitule, de manière intrigante, « comité d’action Freud – Che Guevara ».

Jusqu’à très récemment, il n’y avait, à notre connaissance, aucun effort organisé pour coordonner les activités de ces groupes. Selon les derniers rapports, un obscur « comité central » d’une sorte ou d’une autre est apparu à la Sorbonne. Nous ne savons rien, à ce stade, de sa composition ni de l’étendue de son autorité. Les étudiants accueillent les demandes d’informations de ce genre avec une grande hostilité.

Notre ambassade reçoit maintenant des informations selon lesquelles les étudiants ont établi le contact avec certains des jeunes ouvriers. Les étudiants en veulent aux syndicats établis de leur avoir volé la vedette, mais ils pensent apparemment pouvoir compter sur un certain soutien de leurs contemporains dans le mouvement ouvrier.

Source n° 3

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Lyndon B. Johnson
Président des États-Unis
Destinataire

Cités

Sargent Shriver
Ambassadeur des États-Unis en France

Charles de Gaulle
Président de la République française

Georges Pompidou
Premier ministre français

Occupation du théâtre de l'Odéon, 21 mai 1968
Occupation du théâtre de l’Odéon par les étudiants, Paris, 21 mai 1968. Photographie d’Eric Koch, Anefo ; Nationaal Archief (La Haye) ; libre de droits.

29 mai 1968 — Bulletin de la CIA : étudiants, ouvriers et direction communiste

Cadre : Renseignement ; position de la CGT et du PCF face au mouvement étudiant ; rejet du protocole d’accord.

France : Les efforts des étudiants pour développer une plus grande solidarité avec les ouvriers semblent réussir, malgré l’opposition des communistes.

Un grand nombre d’ouvriers figuraient parmi les quelque 40 000 participants à la manifestation organisée par l’Union nationale des étudiants le 27 mai. En y participant, des militants dissidents de la Confédération générale du travail (CGT), dirigée par les communistes, ont défié leur direction, qui a gardé ses distances avec le mouvement étudiant et avait expressément ordonné à ses membres de ne pas se joindre à la manifestation.

Bien que la CGT et le Parti communiste français formulent publiquement leurs objections aux actions étudiantes en invoquant la volonté d’éviter des provocations susceptibles de compromettre les intérêts des travailleurs, le parti comme la CGT semblent toujours craindre un mouvement militant qu’ils ne peuvent contrôler. Les deux grands syndicats non communistes de France ont embrassé le mouvement étudiant, à la fois pour prouver leur propre combativité et pour accroître leur attrait auprès des jeunes travailleurs.

La manifestation elle-même a constitué un nouveau défi étudiant réussi au gouvernement, qui a dû revenir sur sa suspension antérieure du droit de réunion publique. Ni la promesse du gouvernement de créer une commission d’éminents universitaires chargée d’étudier le système éducatif, ni la démission du ministre de l’Éducation, Alain Peyrefitte, ne sont de nature à apaiser les étudiants. Le président par intérim de l’Union nationale des étudiants a immédiatement jugé le départ de Peyrefitte insignifiant, et a clairement indiqué que le problème tenait au gouvernement tout entier, et non à un seul ministère.

Dans le même temps, le rejet, à l’échelle nationale, par les grévistes du « protocole d’accord » négocié par les dirigeants syndicaux, patronaux et gouvernementaux a une nouvelle fois contraint les chefs syndicaux à se précipiter pour reprendre la tête de leurs troupes. [passage expurgé] la CGT [passage expurgé] croyait avoir conclu un accord durable, mais a dû faire volte-face pour ne pas être débordée par ses militants. Tous les syndicats soulignent maintenant que l’accord n’était pas un contrat signé. Force Ouvrière, toutefois, le plus progouvernemental des grands syndicats, pourrait charger ses dirigeants les plus sûrs de préconiser des négociations au niveau local. La CGT organise aujourd’hui une manifestation de soutien aux grévistes.

Source n° 4

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Cités

Alain Peyrefitte
Ministre français de l’Éducation

31 mai 1968 — Bulletin de la CIA : dissolution et polarisation

Cadre : Renseignement ; évaluation de l’annonce des élections et de la contre-manifestation gaulliste.

France : Les dirigeants de l’opposition ont qualifié la dernière initiative de De Gaulle d’appel à la guerre civile, et des affrontements violents pourraient s’ensuivre.

De Gaulle, en refusant de démissionner ou de renvoyer le Premier ministre Pompidou, et en appelant au contraire à de nouvelles élections législatives, a dangereusement polarisé les forces politiques du pays. François Mitterrand, chef de la Fédération de la gauche, a exprimé la réaction dominante de tous les groupes d’opposition en proclamant que les partis de gauche étaient prêts à répondre à ce qu’il considérait comme l’« appel à la guerre civile » de De Gaulle.

Malgré leur réaction initiale négative, les dirigeants de la gauche, qui ont joué un rôle modérateur tout au long de la crise, souhaiteraient probablement accepter l’option que De Gaulle leur a offerte en annonçant de nouvelles élections : tenter la voie pacifique vers le pouvoir. Les événements des trois dernières semaines indiquent cependant que les dirigeants de gauche ont été emportés par l’humeur radicale de la base. Il est très douteux que ces dirigeants puissent, à ce stade, reprendre le contrôle et rallier leurs partisans pour un assaut légal et électoral, par les urnes, contre le régime gaulliste. Mais, à défaut, la perspective est celle de nouvelles violences.

Le gouvernement a eu recours à la tactique consistant à organiser des contre-manifestations, et la participation impressionnante, plus de 300 000 personnes, à la marche d’hier à Paris démontre que le gouvernement conserve le soutien d’une large fraction du public français. Étudiants et ouvriers vont toutefois probablement continuer à manifester, et les affrontements sanglants qui pourraient s’ensuivre entre ces groupes et les partisans gaullistes posent un problème d’ordre supplémentaire aux forces de police et de sécurité intérieure françaises, déjà mises à rude épreuve.

Source n° 5

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Cités

Charles de Gaulle
Président de la République française

Georges Pompidou
Premier ministre français

François Mitterrand
Chef de la Fédération de la gauche

6 juin 1968 — Bulletin de la CIA : universités bloquées, reprise partielle du travail

Cadre : Renseignement ; situation dans les universités et sur le front des grèves avant les élections.

France : La situation étudiante est restée bloquée, mais des percées sont intervenues dans deux secteurs clés sur le front des grèves.

Les extrémistes contrôlent toujours la Sorbonne et Nanterre, et exercent un contrôle à des degrés divers dans d’autres universités du pays. Des étudiants progaullistes et des modérés, qui ne s’intéressent qu’à la réforme de l’enseignement, ont tenté de déloger les radicaux à Lyon le 4 juin, mais ont été repoussés après un violent affrontement de quatre heures. Étudiants et professeurs à Paris estiment que, si la police ou les groupes gaullistes d’« action civique » nouvellement formés tentaient de s’emparer des bâtiments universitaires, les étudiants pourraient recourir à la résistance armée.

Il est toutefois peu probable que le gouvernement agisse contre les étudiants avant les élections législatives des 23 et 30 juin. D’ici là, le gouvernement espère probablement que les étudiants modérés, disposés à négocier avec le ministère de l’Éducation, auront amélioré leur position par rapport aux groupes radicaux, et qu’en appuyant les modérés par une intervention de la police, les universités pourront être reprises pour le compte de l’État.

Les travailleurs des transports et des postes devraient reprendre le travail aujourd’hui, mais le mouvement de « reprise massive du travail » prédit par le gouvernement ne s’est pas encore matérialisé.

Source n° 6

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

2. Les suites (1968-1971)

19 juillet 1968 — Bulletin de la CIA : le Parti communiste français après la crise

Cadre : Renseignement ; effets de la crise de mai sur le PCF et sur ses rapports avec Moscou.

France : Le souci du Parti communiste pour sa position déclinante dans le pays explique probablement son mécontentement croissant à l’égard de la politique soviétique.

La méfiance envers l’Union soviétique au sein du parti français, qui était auparavant l’un des soutiens les plus forts et les plus fidèles de Moscou, s’est accrue depuis la crise intérieure française de mai. Les membres du comité central estiment apparemment que Moscou a été trop indulgent envers De Gaulle pendant la crise, au moment où il était le plus vulnérable. [passage expurgé]

Le parti français estime que Moscou ne comprend pas la révolte de la jeunesse à l’échelle de l’Europe, qui a si sérieusement troublé le parti en mai. Il espère même que l’Union soviétique sera bientôt ramenée à la réalité par ses propres problèmes étudiants.

Le parti français craint aussi que les Soviétiques ne prennent des mesures radicales en Tchécoslovaquie. Les dirigeants du parti estiment que l’image intérieure du parti, qui a perdu plus de 50 pour cent de ses sièges parlementaires aux élections de juin, serait encore davantage ternie par une telle initiative soviétique. Le secrétaire général Waldeck Rochet, qui, avant la crise de mai, avait résisté aux demandes des intellectuels du parti de soutenir Prague, estimerait désormais qu’une intervention soviétique pourrait être fatale au parti français.

Source n° 7

Acteurs

Central Intelligence Agency
Auteur collectif

Cités

Charles de Gaulle
Président de la République française

Waldeck Rochet
Secrétaire général du Parti communiste français

Cérémonie d'accueil de Georges Pompidou à la Maison-Blanche, 24 février 1970
Cérémonie d’accueil de Georges Pompidou à la Maison-Blanche, 24 février 1970 (Claude Pompidou, Pat Nixon, Georges Pompidou, Richard Nixon). White House Photo Office ; National Archives, NAID 194307 ; usage non restreint.

17 novembre 1971 — CIA : la scène syndicale française, retour sur la crise de 1968

Cadre : Renseignement ; analyse rétrospective du rôle des syndicats en mai 1968.

Résumé.

Il y a trois ans, une vaste grève d’étudiants et d’ouvriers a failli se transformer en révolution complète. Aujourd’hui, le régime Pompidou, avec le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas pour grand architecte, a largement rétabli la paix sociale. […]

Les syndicats et la crise de 1968.

1. Des grèves et des manifestations massives contre le régime ont commencé le 10 mai 1968, lorsque les ouvriers ont rejoint la rébellion étudiante en pleine escalade, déclenchée par de petites manifestations et des émeutes sur le campus de Nanterre, en banlieue, de l’université de Paris. Ils protestaient contre un système éducatif inadapté, la hausse des prix, un chômage étendu et l’indifférence générale du régime aux revendications d’un large secteur de la société. L’intention des dirigeants étudiants et syndicaux militants était de renverser le gouvernement du président de Gaulle. Le mouvement de protestation a culminé le 25 mai avec la fermeture de nombreuses écoles et universités françaises et un débrayage de dix millions de personnes, qui a pratiquement paralysé le pays.

2. Au début, plusieurs des grandes organisations syndicales françaises, en particulier la Confédération générale du travail (CGT), dominée par les communistes, et la Confédération française démocratique du travail (CFDT), de gauche, avaient poussé à la grève. Aucun des syndicats ne s’attendait à des manifestations de l’ampleur qu’elles ont prise. Les dirigeants militants de la CFDT ont continué à fomenter l’agitation tout au long de la crise, et sont restés étroitement alignés sur les étudiants en révolte. La CGT, le plus grand syndicat de France, et plusieurs autres syndicats ont toutefois fini par cesser de soutenir les grèves spontanées. Les grèves et les manifestations ne s’en sont pas moins étendues. L’incapacité des dirigeants syndicaux à maîtriser la situation peut s’expliquer en partie par le fait qu’un tiers seulement environ des travailleurs qui ont quitté leur poste étaient syndiqués. Bien plus significative a été l’incapacité de la direction à évaluer correctement l’état d’esprit de la base. Aiguillonnés par les étudiants militants et par l’espoir d’obtenir enfin réparation de certains de leurs propres griefs, les travailleurs ont pris des positions beaucoup plus extrêmes que celles défendues au sommet. Les dirigeants syndicaux, en particulier les communistes, ont en fait été débordés sur leur gauche par les étudiants et par leurs propres troupes. Ils n’ont repris le contrôle de leurs troupes qu’avec de grandes difficultés.

3. La coalition entre étudiants et ouvriers pendant la crise avait quelque chose de paradoxal, car les ouvriers français n’ont jamais considéré les étudiants comme des alliés. […]

4. Les ouvriers ont rejeté les accords de Grenelle du gouvernement, du 27 mai, malgré les exhortations de leurs dirigeants, bien que la substance de ces accords ait finalement servi de base au règlement des grèves, fin juin. Outre des augmentations de salaires allant de 10 à 21 pour cent, les accords engageaient le gouvernement à déposer une législation garantissant les droits syndicaux et des augmentations des prestations de sécurité sociale.

[…]

17. Avant 1968, la Confédération générale du travail était assez militante, appelant fréquemment à la grève pour des raisons politiques plutôt qu’économiques. Depuis 1968, toutefois, année où elle n’a pas soutenu le mouvement étudiant révolutionnaire, la CGT s’efforce de projeter l’image d’une organisation syndicale puissante et responsable. Le motif le plus important de ce changement de tactique est le désir d’acquérir une respectabilité politique. […]

[…]

30. Les relations entre les deux syndicats, toujours ténues, se sont fortement dégradées pendant la crise de mai. La position indépendante et militante de la CFDT et son alliance étroite avec le mouvement étudiant révolutionnaire excluaient toute chance de collaboration sérieuse avec la CGT. Celle-ci, comme le gouvernement, était résolue à mettre fin à la vague de grèves spontanées et, à la différence de la CFDT, a pris soin de ne pas prôner le renversement du régime gaulliste.

Source n° 8

Acteurs

Central Intelligence Agency
Office of Current Intelligence
Auteur collectif

Cités

Jacques Chaban-Delmas
Premier ministre français
Renseignement : réseau de renseignement « Hector » (1940)

Georges Pompidou
Président de la République française

Charles de Gaulle
Président de la République française

Notices biographiques

Notices limitées aux personnes pour lesquelles une source institutionnelle atteste un passage dans un service de renseignement ou dans un organe de tutelle ou de contrôle de ces services ; les sources sont indiquées à la suite de chaque notice. L’absence de notice signifie seulement que les sources consultées n’en font pas état.

Jacques Chaban-Delmas (1915-2000). Licencié en droit, ancien élève de Sciences Po, Jacques Delmas entre fin 1940 dans le réseau de renseignements « Hector », puis poursuit cette activité avec l’Organisation civile et militaire. Reçu à l’inspection des Finances (1943), il devient « Chaban » à la Délégation militaire du Comité français de la libération nationale, puis délégué militaire national (mai 1944) et général de brigade. Compagnon de la Libération, député de la Gironde (1946-1997) et maire de Bordeaux (1947-1995), il est ministre des Travaux publics (1954-1955), puis de la Défense nationale (1957-1958). Président de l’Assemblée nationale (1958-1969, 1978-1981, 1986-1988), il est Premier ministre du 20 juin 1969 au 5 juillet 1972.

Renseignement (a servi dans un service) : Résistance : membre du réseau de renseignements « Hector » à partir de fin décembre 1940, puis poursuite de son activité de renseignement avec l’Organisation civile et militaire (OCM) jusqu’en 1943. Source : ordredelaliberation.fr.
Sources : assemblee-nationale.fr.

Sources

  1. 8 mai 1968 — Note quotidienne au président des États-Unis. Central Intelligence Agency, The President’s Daily Brief, 8 mai 1968, Top Secret, rubrique 1 (« France ») ; CIA Reading Room, document n° 0005975736, cote CIA-RDP79T00936A006100070001-2, copie expurgée déclassifiée le 24 juillet 2015. Rubrique traduite intégralement. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  2. 16 mai 1968 — Bulletin de la CIA : remaniement possible, pas de chute du gouvernement. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Central Intelligence Bulletin, n° 0157/68, 16 mai 1968, Secret, article « France », p. 6 ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP79T00975A011200050001-1, déclassifié le 4 mars 2003. Article traduit intégralement. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  3. 28 mai 1968 — Note quotidienne au président des États-Unis. Central Intelligence Agency, The President’s Daily Brief, 28 mai 1968, Top Secret, rubriques 1 et 2 (« France ») ; CIA Reading Room, document n° 0005976170, cote CIA-RDP79T00936A006100240001-3, copie expurgée déclassifiée le 24 juillet 2015. Les deux rubriques sont traduites intégralement ; les passages expurgés sont signalés. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  4. 29 mai 1968 — Bulletin de la CIA : étudiants, ouvriers et direction communiste. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Central Intelligence Bulletin, n° 0168/68, 29 mai 1968, Secret, article « France », p. 2-3 ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP79T00975A011300050001-0, déclassifié le 29 janvier 2003, avec passages expurgés. Article traduit intégralement ; les passages expurgés sont signalés. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  5. 31 mai 1968 — Bulletin de la CIA : dissolution et polarisation. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Central Intelligence Bulletin, n° 0170/68, 31 mai 1968, Secret, article « France », p. 3 ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP79T00975A011300060001-9, déclassifié le 29 mai 2003. Article traduit intégralement. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  6. 6 juin 1968 — Bulletin de la CIA : universités bloquées, reprise partielle du travail. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Central Intelligence Bulletin, n° 0175/68, 6 juin 1968, Secret, article « France », p. 2 ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP79T00975A011300110001-3, déclassifié le 27 février 2003. Article traduit intégralement. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov
  7. 19 juillet 1968 — Bulletin de la CIA : le Parti communiste français après la crise. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Central Intelligence Bulletin, 19 juillet 1968, Secret, article « France », p. 3 ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP79T00975A011700020001-9, déclassifié le 29 mai 2003, avec passages expurgés. Article traduit intégralement ; le passage expurgé est signalé. cia.gov
  8. 17 novembre 1971 — CIA : la scène syndicale française, retour sur la crise de 1968. Central Intelligence Agency, Directorate of Intelligence, Intelligence Memorandum n° 2096/71, The French Labor Scene—New Climate in Social Relations, 17 novembre 1971, Confidential, préparé par l’Office of Current Intelligence ; CIA Reading Room, cote CIA-RDP85T00875R001100100132-9, 21 pages, déclassifié le 22 août 2005. Passages retenus : résumé (deux premières phrases) ; paragraphes 1, 2, 3 (première phrase), 4, 17 (extrait) et 30. Le texte en ligne est issu d’une reconnaissance de caractères. cia.gov

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