
Une grande confusion règne aujourd’hui autour du terme « libéralisme » et des préfixes qui lui ont été ajoutés dans la deuxième moitié du XXème siècle : ‘ultra’, ‘néo’, ‘ordo’. Le débat a subi une atonie intellectuelle depuis des décennies puisque sa critique, sa remise en cause n’était pas souhaitée par les élites occidentales. Pourtant, l’évolution de la raison libérale, pensée dès les années 20 et instaurée dans les années 70, est aujourd’hui le socle de nos vies dans un spectre bien plus large que le domaine économique. L’idéologie qui sous-tend la mondialisation est niée, voire moquée, l’évoquer est suspect. La mondialisation serait inévitable, inexorable, le vent de l’histoire alors qu’elle a pourtant modifié la plupart des aspects de nos vies, même ceux dont nous sommes le moins conscients, a affaibli, voire désarmé, les démocraties et provoqué d’innombrables révoltes populaires. Le néolibéralisme est l’idéologie de la 3ème mondialisation1, radicalement différente des autres. C’est un libéralisme d’une toute autre teneur que celui promu par Tocqueville et d’Adam Smith car il ne s’agit plus de liberté d’entreprendre et de respect de la propriété privée mais éventuellement de sa négation à terme. Le néolibéralisme réarticule totalement le rapport de l’économie et de l’Etat et, contrairement à ce que l’on croit spontanément, ce n’est pas un projet de négation de l’Etat mais celui de sa totale subordination au marché économique et financier mondialisé. De ce fait, le néolibéralisme en vient à désavouer les fondements même du libéralisme. Vivons-nous toujours une ère libérale est la question, taboue, que nous devrions alors nous poser.
L’Assemblée nationale s’est déchirée sur la loi immigration, loi vide mais symbolique d’un sujet devenu le point nodal, visible, de la mondialisation. L’immigration en est la partie concrète, charnelle, anthropologique. La révolte des paysans, commencée aux Pays-Bas puis en Allemagne, que les médias ont renâclé à traiter avant que celle-ci n’éclate en France, en est une autre. Comment prétendre être à l’écoute des petites fermes agricoles alors que le processus, non-dit, aboutit lentement à leur prise en main par les grosses structures, soutenues par une aide européenne qui leur est largement favorable ? Le mouvement pourrait être rejoint par tous les indépendants sacrifiés par la mondialisation : patrons de PME assommés de taxes et de normes qui, après avoir dû fermer pendant le Covid puis surpayer leurs factures d’énergie depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, sont aussi progressivement asphyxiés et souvent rachetés par des multinationales, plus préoccupées de distribution de dividendes aux actionnaires que de générer de la valeur ajoutée, de la recherche et de l’emploi. La classe moyenne rincée a de plus en plus de difficulté à « entreprendre » et à accéder à la propriété. Résultat : une percée sérieuse de la droite nationaliste, dite « extrême », en France et dans plusieurs pays européens.
L’extrême complexité de ces sujets et leurs multiples ramifications illustre le moment où la mondialisation butte. Sur l’artificialisation de l’humain, sur sa soumission à des intérêts privés globalisés, détachés des territoires et des nations.
Une focale pourrait aider à déchiffrer la pensée qui sous-tend la gouvernance occidentale, presque mondiale. Davantage que celle de l’état de fait de la mondialisation, celle de son idéologie. Quelle est-elle réellement ? Quand a-t-elle commencé ? Quel est son but ultime ? Cette question n’a pu être abordée jusqu’ici car elle est assez rapidement sanctionnée par l’ostracisme social précédé d’un ricanement dédaigneux. Alors que si nous nous dégageons de cette peur et étudions les idées et les projets, la focale se resserre, l’image, d’abord floue, se précise.
L’Empire. Toute aventure autoritaire finit par l’Empire. Le nazisme, tout comme le communisme, n’ont pas seulement fait preuve d’un nationalisme exacerbé, ils sont les moteurs d’une volonté impériale. La mondialisation est impériale. Impérialisme maritime britannique puis américain uniquement ? Quinn Slobodian s’est attaché à ce travail, dans un livre somme « The Globalists -An intellectual history of neoliberalism »2, retraçant la montée de la théorie de ‘l’ordre spontané’ qui nait en réalité à la fin de l’Empire austro-hongrois, son ouvrage est majeur puisqu’il illustre la genèse de l’idéologie occidentale moderne. Une idéologie purement matérielle, d’une puissance qui n’a d’égale que sa capacité de mutation permanente et donc de dissimulation. Une idéologie strictement au service du marché mondial basée sur la construction d’un droit supranational et inattaquable car emballé par la promotion d’un présupposé moral : la paix, l’ouverture et depuis 1968, l’interdiction d’interdire.
Le malentendu européen

Avant d’aborder le monde, commençons par l’Europe. Coralie Delaume, auteurs de plusieurs ouvrages, a effectué un travail d’analyse très profond de la construction européenne3. Disparue en 2020, elle est une perte inestimable car elle suivait et analysait toute nouvelle évolution de la ‘pieuvre’ qu’elle disséquait avec une précision et une combativité sans faille. Elle a décrit l’ADN de l’Union européenne comme un exemple de ‘petite mondialisation chimiquement pure’ : une gouvernance européenne qui encadre la souveraineté juridique comme la souveraineté économique de ses Etats membres et sert avant tout le marché et ses exigences.
L’auteur y décrit une Europe présentée comme la construction de la paix, née du ‘plus jamais ça’, une entreprise purement politique de coopération entre Etats jusque-là rivaux et en guerre perpétuelle. Or, un tel projet, dans une ‘zeitgeist’ d’affaiblissements des états nations d’après-guerre ne peut que générer un vide dont la nature a horreur. Beaucoup parlent de dérive de l’Union européenne vers le tout économique. Coralie Delaume, accompagnée de David Cayla, mais également Philippe Seguin dès les années 90, assurent que le ver était dans le fruit dès les prémices de sa création. Contrairement au mantra qui rassure, le projet européen n’est pas un projet démocratique inabouti puisque, comme le disait Philippe Seguin, là où on vote on ne décide plus et là ou on décide, on ne vote plus. La Commission détient l’initiative législative avec le Conseil de l’Union qui détient des pouvoirs législatifs supérieurs à ceux du Parlement. Le Conseil européen est constitué de présidents et de chefs de gouvernements élus, il s’agit là du « concept de démocratie transitive ». Les fonctionnements et responsabilités respectifs sont donc très laborieux à appréhender.
Après l’opposition entre De Gaulle et Jean Monnet, ce dernier soutenu par les Etats-Unis, sur les fondements de la CEE, c’est clairement Monnet qui remporte la mise. Dès le Traité de Rome et son règlement d’application consacré par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) tout juste créée, c’est une véritable déclaration des droits du capital transnational qui se met en oeuvre. En 1964, l’arrêt Costa c/Enel est rendu par la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) et affirme la primauté du droit communautaire sur le droit national. L’Assemblée nationale a au-dessus d’elle la Constitution, puis le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel et enfin le droit exogène européen. L’Union européenne affirme son statut d’organisation supranationale -et non pas intergouvernementale.
L’acte unique de 1986 consacre les quatre libertés de circulation du capital, des biens, des services et des travailleurs au sein de l’espace Schengen mais protège pudiquement une réalité peu communicable : dès le Traité de Maastricht (1992), le traité sur l’Union européenne (TUE) n’est plus seulement un espace de libre échange européen qui se protège d’un marché mondial ultra compétitif, elle est la porte d’entrée au libre-échange mondial. Enfin, le traité de Lisbonne (2005), pourtant rejeté par référendum, mais imposé au peuple au début de la Présidence Sarkozy, parachève l’accomplissement du néolibéralisme qui se passe désormais officiellement de l’aval démocratique. De multiples accords de libre-échange seront signés, dont les derniers se précipitent sous la présidence Macron, avec le Japon, le Canada, le Mexique, le Vietnam, le Mercosur, la Nouvelle Zélande, l’Australie…
Au sein du traité sur le fonctionnement de l’UE (TFUE), les directives de la Commission aux Etats et les jurisprudences de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) font obstacle à tout ce qui peut restreindre la concurrence entre Etats membres, spécifiquement sur les services publics ‘en réseau’, pour ensuite les privatiser : énergie, communication, transport ; puis insidieusement la santé, les retraites (pour une ouverture à la capitalisation ?) et pourquoi pas l’éducation après l’effondrement de l’éducation nationale ?
Pour ajuster la focale, il faudrait systématiquement lire toutes les lois du gouvernement Macron (et des précédents) à l’aune des préconisations ou plutôt des injonctions de l’UE. De la loi travail El Khomry à la loi retraite Borne dont on ne peut toujours pas dire que le but ultime sera l’ouverture à la capitalisation, à la loi immigration. Inutile de gloser sur les manifestations, les débats interminables à l’Assemblée, sur les plateaux et les réseaux, les décisions sont prises en amont, à Bruxelles. On le sait et on n’en prend pas totalement conscience, état de flottement étrange qui perdure depuis des décennies. Il s’agit de faire vivre dans les esprits la fable de la décision nationale pour les électeurs et le symbole démocratique.
Par ailleurs, les Etats membres de l’Union européenne sont en réalité davantage concurrents que partenaires malgré l’image officielle d’un partenariat pacifié et unifié. Pour rallier le projet, une compétition fiscale acharnée a lieu entre les pays puisque les entreprises y pratiquent le ‘law shopping’ et s’installent dans le pays qui propose la fiscalisation la plus avantageuse, c’est légal nous dit-on, on ne peut le leur reprocher. Mais que signifie l’Europe, au niveau de petits entrepreneurs installés, lorsque de plus jeunes entrepreneurs vont ouvrir leur société en Pologne puis en Estonie en fonction de l’évolution de l’attractivité fiscale des capitales européennes ? Il est vrai que la fiscalité des PME françaises est catastrophiquement lourde alors que les plus grosses entreprises peuvent s’organiser une complexe ‘optimisation’ fiscale dans d’autres capitales européennes plus ‘accueillante’ ou des paradis fiscaux.
L’article 123 du TFUE interdit aux banques centrales nationales et à la Banque centrale européenne d’acquérir les dettes des Etats. Les dettes nationales sont donc gérées par les marchés financiers, à des taux fixés par les marchés, qui se transforment ainsi en prime ou en sanction. Maitriser les dettes et les finances publiques, pourquoi pas mais la « confiance des marchés » s’acquiert de nombreuses autres façons : sur la fiscalité, l’adhésion à des traités de libre-échange aux multiples conséquences, l’acceptation de milliards déversés sur des multinationales sans contrepartie, qui soumettent donc leurs pertes à la contribution populaire et partagent leur gain avec les actionnaires, la spéculation financière et le monde off- shore de la virtualité fiscale européenne. Parallèlement et contre intuitivement, un nombre pléthorique de normes et d’interventions sont imposées à la population pour faire perdurer ce nouvel écosystème économique.
La mondialisation est perçue comme inéluctable et non comme une idéologie : « There is no alternative »4, la fin de l’Histoire5. Beaucoup n’en comprennent que des bribes, en fonction de leurs peurs et intérêts personnels, et peinent à en avoir une vue holistique. Chacun se limite à une réalité parcellaire, incapable d’accepter celle de son voisin. On s’inquiète pour l’école mais pas de l’entrisme islamiste, du populisme car il est contre l’UE tout en soutenant les agriculteurs, mais pas les gilets jaunes… La gauche cède beaucoup à la mondialisation par ‘ouverture’ et progressisme alors que la droite ne verrait pas d’inconvénient à céder son réseau ferroviaire à un groupe chinois mais souhaiterait réguler l’immigration… Le marché pénètre tout, liquéfie le corps social, sa corrosivité met la société entièrement à son service.
Coralie Delaume nous rappelle que pourtant la nation est une communauté de culture et de représentation, pourvoyeuse de sens et une interface entre l’économie monde et les individus. Tolérée pour le moment, elle sert de tampon à cette mondialisation qui serait autrement beaucoup plus violemment rejetée par les peuples. Il faut l’affaiblir mais finement…
La nation est pourtant une idée très moderne ajoute l’essayiste car, hors démocratie, les élites ne peuvent rendre des comptes. C’est contrairement aux idées reçues, véhiculées insidieusement par le pouvoir, une idée de gauche et non de droite, validée tardivement par la droite orléaniste du XIXème siècle. Alors qu’aujourd’hui la nation n’est plus le reflet d’une communauté d’intérêts, sous couvert de progrès, nous revenons progressivement aux formes archaïques pré modernes : l’Empire et les féodalités/communautés.
La pieuvre idéologique est puissante car les débats sur l’« échec » du Brexit ont été faussés. Soubresaut populaire ou populiste selon les croyances, le Brexit a été récupéré par ces mêmes élites, et même souhaité par les porteurs de ‘hegde funds’. Le soi-disant populiste ‘BoJo’ a fait de la Grande-Bretagne un Singapour sur Tamise arrimée encore davantage aux USA et n’a pas pu/voulu endiguer une immigration, noeud du vote Brexit, qui s’est avérée encore plus importante. Même hors Union européenne, le néolibéralisme mute pour subsister et on assiste à une inévitable ‘darwinisation’ du monde à la suite de l’affaiblissement des Etats et des idéologies politiques.
L’Empire contre-attaque

Les faits sont têtus. Cependant qu’en est-il de la théorisation de ce qui serait progressivement apparu comme une nécessité. L’ouvrage, The Globalists, an intellectual history of neoliberalism, est le premier travail d’historien sur le sujet. Ou comment restituer l’Empire après la fin des Empires ?
A la fin de la 1ère guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois s’effondre et se morcelle, d’autres grands Empires s’écroulent comme les empires allemand et ottoman puis ce seront les Empires coloniaux français et britannique à la fin de la 2nde guerre mondiale. Après 1918, émergent le nationalisme, le socialisme et… la démocratie qui, selon les intellectuels de l’Ecole de Vienne, Friedrich Hayek, Ludwig von Mises, Wilhem Röpke et Michael Heilperin, menacent dangereusement le capital. Du moins le capitalisme d’Empire tel qu’ils l’ont connu. On pense en général le capitalisme et le libre-échange comme une émanation de l’Angleterre de la Renaissance, des grands ports flamands puis de l’Amérique du Nord, c’est le cas factuellement, mais c’est sur le continent, en Europe centrale, qu’il a été conceptualisé.
Devant le rétrécissement des territoires politiques, Il s’agit de faire revivre le capitalisme impérial, tout cela au nom de la paix puisque le nationalisme créerait la compétition. L’Empire austro-hongrois permettait d’écouler des produits sur un vaste territoire sans droit de douanes, où les différences culturelles des différents territoires ne jouaient qu’un rôle folklorique pour le voyageur, la réalité invisible était celle d’une administration fluide et d’une économie sans entrave de la frontière tchèque à Varna, grand port de la mer Noire.
Pour ces intellectuels que l’on qualifiera de précurseurs du néolibéralisme, on ne peut pas diviser politiquement les ressources de la planète (surfaces, ressources, climats, mers, intérieurs du globe, richesses naturelles, espace de la production, de la distribution et de la propriété). Il s’agit de subordonner les objectifs nationaux à l’ordre international, les frontières doivent se limiter à de simples lignes de démarcation administratives et les gouvernements nationaux ne prétendre qu’à des pouvoirs limités sur leurs populations. Le droit du ‘xenos’ se révèlera un grand point de bataille : jouir des droits civils de son propre Etat dans l’Etat hôte, grâce à une protection des investisseurs supérieure à celle des citoyens. Gouverner un territoire ne signifie pas posséder les biens qui s’y trouvent, il est temps de construire une distinction juridique entre propriété et territoire ! Le projet de convention Abs-Shawcross (1959) fera date en rédigeant une magna carta capitaliste qui protège les investissements à l’étranger.
La décolonisation commence en 1919. Nos penseurs viennois conçoivent l’avenir de ce siècle qui commence bien différemment de ce que nous avons pu lire dans nos manuels d’histoire. Pour eux, le fascisme était prometteur avant qu’il n’élève les barrières tarifaires, la grande dépression de 1929 constitue une tâche politique car le rêve du monde plat s’effondre, la lutte contre le new deal se révèle encore plus importante que guerre froide qu’ils surveillent et même influencent de près. Leur histoire à eux, c’est l’intégration de l’économie mondiale et les institutions à concevoir pour y arriver. Ce que l’économiste hongrois, Karl Polanyi, nomme le ‘désencastrement’6 de l’économie soit son autonomisation de la société, des peuples, du politique par l’idéologie néolibérale avait en réalité déjà commencé lors de la première mondialisation (1870-1914). Elle fut violemment remise en cause par la crise des années 30, l’effondrement des systèmes monétaires qui aboutiront au New Deal mais également à la montée de régimes autoritaires en Allemagne, en Italie et en URSS. Il s’agit donc pour les viennois de revenir à la situation d’avant la première guerre mondiale.
« ‘La mine aux mineurs’ et ‘La Papouasie aux Papous’ sont dans le fond des slogans identiques », nous dit en 1937 Lionel Robbins, économiste britannique membre fondateur de la Société du Mont Pèlerin (SMP) en 1947 et pilier de la London School of Economics (LES). La mine n’a jamais été aux mineurs, une tentative est en cours à l’est de l’Europe, mais Il faut être sacrément révolutionnaire pour oser, à cette époque, poser un tel concept de dépossession territoriale. Il est déjà, dans ces esprit-là, question de dépossession majeure pour les populations non seulement du fruit de leur travail mais également de leur identité civilisationnelle. La valeur fondamentale n’est plus la liberté individuelle mais l’interdépendance de tout.
Plusieurs conférences ont encadré cette gestation. Le colloque Lippmann en 1938 puis la création de la Société du Mont Pèlerin (SMP) en 1947 sur lesquelles viennent se greffer le Committee on Foreign Relations (CFR) du côté américain. Lors de leurs colloques, les débats tournent autour d’un thème unique lié à l’échange d’informations et les mécanismes de gestion d’une planète interdépendante. Quinn Slobodian se penche en profondeur sur les complexités et les oppositions de ce cheminement intellectuel puisque la Charte de la Havane, adossée aux Nations Unies et abandonnée en 1950, prescrit que les excédents des uns ne peuvent pas constituer le déficit des autres. Dans le même esprit, Hayek et Mises se sont opposés à Röpke et Rustow sur les conséquences de la promotion d’un individu détaché de sa communauté et la libération des freins extra économiques.
La totale isonomie de ce système repose donc maintenant sur la primauté du droit. Une forte juridicisation du commerce international se mettra en place au long des années : droit international de l’investissement, droit transnational des affaires, un monde offshore de paradis fiscaux, des zones franches. Dans ce contexte, le droit national est au service de ce droit inter et transnational. L’arbitrage des magistrats et experts est privilégié aux lois créées par les parlements et jouent essentiellement un rôle ‘négatif’. L’objectif est de rompre le lien entre citoyenneté politique et propriété économique. Il s’agit d’institutionnaliser juridiquement la souveraineté… des multinationales. Pour cela, les accords commerciaux se rallongent de centaines, voire de milliers de pages pour arriver à régir jusqu’au fonctionnement interne des Etats et des décisions politiques décidées démocratiquement, notamment sur les contrats publics, les investissements, la propriété intellectuelle, les brevets, les normes environnementales, le droit du travail, les professions réglementées (médecins, avocats, comptables) et l’industrie culturelle. Aujourd’hui, des investisseurs étrangers peuvent ‘punir’ un pays qui promeut un état providence trop généreux et une fiscalité trop élevée, par l’intermédiaire de tribunaux arbitraux privés.
Le Traité de Rome de 1957 est un compromis entre démocratie chrétienne, intérêts agricoles et socialisme mais les néolibéraux le conçoivent comme un modèle de constitution pour triompher de la souveraineté nationale au nom de la concurrence. Un groupe de juristes (von der Groeben, Mestmäcker, Hoppman) ont envisagé la construction européenne comme un moyen de mettre en oeuvre des institutions supra nationales chargées de développer un droit économique international et ont théorisé l’Europe intégrée comme modèle de la gouvernance mondiale. Pour avoir une vision globale et opérationnelle qu’aucun individu ne peut avoir de l’économie globale, il s’agit de redéfinir le rôle de l’Etat, d’opérer une refonte du droit au service d’une gouvernance mondiale multiniveaux et d’un fédéralisme au service d’une économie dite ‘néolibérale’, c’est-à-dire totalement détachée de l’intervention politique, mais pas de l’intervention technocratique. Pour eux, le point le plus important du Traité de Rome est qu’il vise à « éliminer le contrôle du commerce interétatique en tant qu’instrument de politiques économiques nationales ». La bifurcation des pouvoirs, vers le haut, au niveau de la Communauté, et vers le bas, au niveau de l’individu, est un élément essentiel de la vision constitutionnaliste de l’Europe.
Il s’agit donc bien d’un ‘monde double’ mais dont le pouvoir réel se cache discrètement derrière le monde politique bruyant, communicationnel, au service d’enjeux qui donnent l’illusion du politique mais en réalité confortent ceux du 2ème monde économique. La séparation de l’’imperium’ (monde du territoire, de la frontière et de l’autorité sur le peuple qui y vit) et du ‘dominium’ (monde de la propriété), qui date de l’Empire romain, est toujours d’actualité mais désormais en faveur du ‘dominium’, une révolution mondiale invisible est en cours7. Si un grand nombre de décisions politiques étaient lues à l’aune de ce constat, elles prendraient une autre dimension, une autre réalité. La frontière des mondes ne se divise plus le monde entre nord et sud ou est et ouest, entre la gauche et la droite, mais entre des pans qui se chevauchent comme l’écorce et la peau blanche de l’orange, le ‘mésocarpe’, qui entoure les quartiers. L’écorce orange est le niveau officiel, la nation, mais ce qui tient l’ensemble, les quartiers d’orange entre eux, c’est cette peau blanche fine, non homogène, à laquelle on ne fait pas attention : le réseau réticulaire de l’économie mondiale.
Dans ce cadre, dès les années 50, les nationalisations iraniennes de la Anglo Iranian Oil Company, du Canal de Suez, des terres néerlandaises en Indonésie, des centrales électriques en Argentine sont perçues par les néolibéraux comme des expropriations ! La guerre de la banane générée par la United Fruit Company8, compagnie américaine, devient le symbole de la mondialisation naissante : le patron Minor C. Keith soumet les paysans sud-américains et rachète des dizaines de milliers d’hectares contre la construction de lignes de chemin de fer et le contrôle de nombreux services publics (électricité, eau, transports, etc), sous la bénédiction de dictateurs sud-américains corrompus (d’où l’expression ‘République bananière’). Les intellectuels néolibéraux parviennent à vendre leur concept comme la protection de l’état de droit face à la loi de la jungle, la raison occidentale face à l’engagement irraisonné des pays du sud pour leur souveraineté.
Le Pakistan est un autre bel exemple de réforme selon leurs principes : fin de la campagne d’industrialisation du pays pour se concentrer sur l’agriculture afin de lancer une campagne d’exportation tous azimuts de cultures vivrières. Une partie de la réforme du Pakistan a été la signature de ce qui deviendrait le modèle de tous les futurs traités bilatéraux d’investissement et de la division internationale du travail (comme dans les ex-empires) selon leurs souhaits. Aujourd’hui, on y délocalise notre industrie. Le Traité signé par l’Allemagne de l’Ouest et le Pakistan en novembre 1959 reprend les termes du code des chambre de commerce et d’industrie (CCI) et du projet Abs-Shawcross9 de non-discrimination dans les investissements. Le modèle pakistanais a quintuplé pour atteindre près de deux mille traités. Le droit des investisseurs est alors supérieur aux droits civils et aux souverainetés nationales. Ils ont ainsi été porteurs à la fois d’un projet de restauration du pouvoir de classe et d’une idéologie cohérente. Pour le Président ghanéen Kwame Nkrumah (1960-66), le néocolonialisme est plus sournois et pire que le colonialisme : « le pouvoir sans la responsabilité pour ceux qui le pratiquent et l’exploitation sans contrepartie pour ceux qui le subissent ». Pour les ex-colonisés, l’ère du ‘dominium’ est vécue comme pire que celle de l’’imperium’…
Les années 70 voient ainsi s’affronter des approches de l’économie mondiale très antagonistes qui se sont progressivement résorbées. La construction onusienne est perçue comme une entrave par sa partialité démocratique (‘un pays une voix’), particulièrement au moment de la décolonisation qui libère une pléiade de nations démocratiques qui pourraient dangereusement pencher à gauche et favoriser, au moins dans un premier temps, des mesures protectionnistes. Le G77 arrive au 2/3 des membres du GATT à la fin des années 60. La déclaration pour un nouvel ordre économique international (NOEI) issue de la montée en puissance des pays du sud à la suite des décolonisations dans les années 70, avance des revendications, déroger au libre-échange, nationaliser les biens détenus par les étrangers, qui constituent les pires transgressions du ‘dominium’ pour les néolibéraux. Le choc pétrolier de 73 et la stagflation qui suit, hausse de prix alors que l’activité stagne entraine le choc Volcker, politique forte de lutte contre l’inflation en augmentant les taux d’intérêt au prix de la récession. Les élections de Thatcher et de Reagan, la chute de l’URSS mènent au consensus de Washington qui conditionne toute aide au développement à des pratiques de gouvernance d’inspiration ‘néolibérales’, définies par le FMI et la Banque mondiale, principales institutions financières internationales siégeant à Washington. La messe est dite : un monde d’informations et de règle gérés par des institutions mondiales comme carte mère est en cours de création.
Par ailleurs, au début des années 70, la fin du système de Bretton Woods créé un renversement fondamental : fin de l’adossement du dollar sur l’or et des taux de change relativement fixes assurés par le FMI. C’est le début du débridement de la finance et de la spéculation mondiale.
L’apparente dépolitisation de tout le projet européen constitue le projet politique lui-même et promeut le caractère prométhéen de la concurrence, ordre social « nomocratique » ou « régi par la loi » qui encadre la concurrence avec ses conséquences. La réforme du GATT dans les années 80 accouche de l’OMC en 1995 et entre dans sa phase de mondialisation, un tournant majeur porté par le fameux rapport Haberler. Les trois principaux artisans de la réforme du GATT sont tous disciples de Hayek : Jan Tumlir (tchèque), Frieder Roessler (suisse) et Ernst Ulrich Petersmann qui est à la fin des années 90 un des plus importants juristes et défenseur du droit économique.
Peter Sutherland, évoqué dans un article précédent « L’homme qui murmure -fort- aux oreilles des grands de ce monde », fut un des hommes phares de l’application de ce qu’on peut appeler l’idéologie du néolibéralisme ou ‘libéralisme autoritaire’. Premier directeur de l’OMC, puis commissaire européen à la concurrence, il illustre également le fait que le néolibéralisme n’est pas uniquement une doctrine politique mais une anthropologie : ses liens avec le Vatican et les Nations unies pour influer la politique migratoire européenne sont de nature exceptionnelle. Il n’est plus question de diversité culturelle mais de multiculturalisme, le glissement sémantique est passé inaperçu, il est pourtant crucial.
L’OMC est hébergée à Genève, au centre William Rappard, dont la riche famille a fait don du terrain. Les lieux sont redécorés car les fresques à la gloire des travailleurs ne plaisent pas. Le socialiste Pascal Lamy, directeur général de 2005 à 2013, avancera même « c’est un peu comme emménager dans un logement social auparavant occupé par des immigrés ». L’économie n’est plus une économie de travail, de corps et de labeur mais de signaux-prix, de règles et de la réaffirmation de la règle de droit dans le commerce international. Ce corpus de pensée amènera Alan Greenspan (Président de la Federal Reserve) à proclamer “cela ne fait guère de différence de savoir qui sera le prochain Président. Le monde est régi par les forces du marché ». Ce nouvel Empire ne se cache pas, pourtant personne ne souhaite ou ne parvient à le voir réellement.
En 1999 à Seattle, des manifestations monstres remettent en question ce nouvel ordre mondial. Il faut d’urgence réinventer l’image et la marque ‘mondialisation’. Le ‘Cycle de Doha’ pour le développement et le ‘Consensus de Genève’ remplacent le ‘Consensus de Washington’. Les politiques jouent sur l’économie mondiale, bouc émissaire des griefs, pour cacher qu’ils en étaient les plus grands complices et justifient ainsi des coupes budgétaires et des restructurations. Ils ne peuvent cependant éviter la crise financière de 2008. Un ‘keynésianisme privé’, prise en charge par l’Etat de la dette privée et politiques de quantitative easing, se met en place et creuse la dette. On communique sur « l’humain » : nouvelle rhétorique, reprenant le langage des droits de l’homme pour le compte de la sauvegarde du capital mondialisé. Dans ce nouveau narratif, les printemps arabes seraient l’illustration d’une aspiration planétaire au capitalisme libéral…
Le capitalisme joue avec les oppositions pour se sauver de lui-même, il les devance même et a besoin de l’Etat pour jouer de ce jeu constant. L’Etat qui se construit toujours dans la démocratie doit occulter un fait majeur : il ne relaie plus les mêmes intérêts. De ceux du peuple, il doit maintenant relayer ceux du capital. La démocratie subsiste, l’Etat nation également car il est utile de garder la même scénographie et c’est sur ce malentendu, ce théâtre d’ombre, que se joue aujourd’hui notre scène politique dont le rôle majeur de communicant est d’occulter la réalité des intérêts qu’elle relaie. Et c’est un véritable changement de perspective qui s’opère discrètement, pernicieusement. L’usine abandonnée n’est pas la sépulture d’un mode d’existence disparu mais un monument à la marche en avant du marché.
Les analyses de Coralie Delaume et de Quinn Slobodian sont limpides mais elles buttent néanmoins sur certains blocages idéologiques : pour s’attacher fondamentalement à la ‘gauche’, ils n’imaginent en aucun cas baisser la fiscalité et la redistribution. Alors que la redistribution (et donc une fiscalité lourde), si elle n’est pas strictement limitée dans le temps et dans ses applications, peut être le signe d’un échec de politique économique. Elle est souvent aussi signe d’un renoncement et d’un manque d’imagination de la gauche. Également, un paradoxe peu couvert par ces deux auteurs c’est que si l’UE appelle à l’austérité, la redistribution permet de masquer les échecs du néolibéralisme, d’éviter les émeutes populaires, au frais du contribuable.
Cette redistribution est donc, nous le remarquons, critiquée mais peu remise en question par le gouvernement Macron qui s’offusquait pourtant du ‘pognon de dingue’ dépensé. La genèse fabienne (Fabian Society) du néolibéralisme, sorte de syncrétisme du capitalisme et du socialisme permet d’illustrer un pan important de la réalité de la politique économique : ce sont en effet souvent des chefs de gouvernement classés à gauche (mais avant tout progressistes) qui ont ouvert la porte à cette mutation du libéralisme : François Mitterrand en 83, Tony Blair, les sociaux-démocrates en général.
Par ailleurs, la question migratoire est également un angle mort de l’analyse intellectuelle du néolibéralisme. Si Coralie Delaume parvient à l’intégrer comme un élément fondamental, Slobodian continue d’être convaincu que le néolibéralisme refuse la migration parce que les élites seraient toujours racistes, que ‘l’Europe est une forteresse’. Les dirigeants sont sans doute plus racistes qu’ils ne le professent et favorisent l’immigration pour des raisons peu humanitaires (en premier lieu l’alignement mondial des salaires) grâce à une communication qui utilise la gauche comme relais idéologique. Ce déni nuit à une compréhension exhaustive du néolibéralisme qui n’a jamais caché promouvoir les 4 libertés du capital, des biens, des services et des hommes 10.
Au pays des oies sauvages
Les réformateurs du GATT et futurs dirigeants de l’OMC ont conçu une économie mondiale vue comme un « système homéostatique qui s’autoéquilibre », un mécanisme de traitement de l’information avec des strates de lois muries qui guident les signaux-prix pour diriger le comportement des individus Ils définissent l’ordre comme une relation d’exposition à des stimuli. Leur postulat est contre intuitif : l’ordre est ajustement.
Il existe un malentendu au sein du message hayékien : celui pratiqué dans les années 70 du modèle informatique. En réalité, Hayek réfute les maths, l’efficience déterminée et rationnelle. On pense ainsi l’épistémologie de Hayek : rôle de la cybernétique, de la théorie des systèmes (forum d’Alpach) et de la psychologie. Alors que pour lui, la tentative de l’homme à contrôler la société est fatale, il est urgent de faire preuve d’humilité et de renoncer à la tentative fatale de l’homme à contrôler la société et les « illusions synoptiques », telles que sont constituées les revendications du NOEI.
Tout en dénonçant le caractère fallacieux des modélisations par ordinateur, Hayek s’inspire de la même source : la théorie des systèmes qu’il préfère au terme ordre, de la même façon qu’à la connaissance il substitue l’information. Il parle de ‘catallaxie’ ou d’’ordre spontané’. Suivant la pensée d’Adam Ferguson, penseur des lumières écossaises ou de Spinoza, il s’agirait du « résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain ». Il s’agit également de culture « au sens où le fermier ou le jardinier cultive ses plantations en sachant qu’il ne peut contrôler que certaines des circonstances déterminantes ». L’ordre serait « la façon dont les sentiers sont créés dans un pays sauvage ». Ludwig von Bertalanfy, dans sa théorie des systèmes, logique de système donc d’interactions contredit notre histoire intellectuelle basée sur la raison et l’analyse et privilégie la somme totale des petites connaissances du monde, coordination de ressources que personne ne peut appréhender au niveau individuel.
Ce libéralisme est issu de la formation des bancs de poissons, de la formation en V des oies en vol, des sentiers sauvages, de la formation des cristaux, de la limaille de fer dans le champ magnétique d’un aimant et de la feuille qui ne résiste pas au vent pour éviter la déchirure… un vrai ballet, un univers poétique où la nature règne en maitre… mais également un retour à l’état de nature ?
Pour Hayek « l’esprit comme le marché sont des systèmes complexes » la plus petite unité d’étude n’est pas l’individu mais le neurone. Et la plus grande n’est pas le pays ou même le monde mais le cosmos, il n’y a pas de système clos dans l’univers. Hayek se soumet à un univers éthologique qui se situe entre le pré-cognitif et le pré-rationnel, dont le processus est non pas subconscient mais ‘super conscient’, et pour lui, le marché est construit sur des réponses pré cognitives aux signaux-prix. Il ne faut surtout pas chercher à reproduire la formation du banc de poisson mais se contenter d’entrevoir une cosmologie. Les êtres humains ne sont pas différents de cela, nous dit Hayek, « l’homme a agi avant qu’il ne pensât et non pas compris avant d’agir ». C’est principalement ce qui le sépare des économistes de l’école de Chicago qui croient à la possibilité d’une modélisation et de prévisions mathématiques formelles.
On peut également se poser la question de l’installation volontaire d’une société de l’ignorance, du doute, du flou… qui ne permet plus au citoyen de comprendre le monde dans lequel il évolue. Impossible à prouver. Par ailleurs, leur théorie ne manque pas de séduction depuis les dialogues de St Augustin à la contemplation de la bille bleue, l’image du lever de terre, la plus reproduite de tous les temps, qui en 1970 a révolutionné notre vision du monde : un monde, un seul. Selon St Augustin, l’extraordinaire complexité de l’univers est insaisissable et nous ne pouvons que ressentir de l’impuissance devant cet ordre plus vaste et l’inévitable distorsion de notre perception individuelle et subjective. Si nous avons une vue courte, la mosaïque parait désordre mais si notre vue se fait plus synoptique, le désordre devient ordre et inspire une théologie négative qui conçoit l’économie mondiale comme sublime et ineffable à la fois.
Paradoxalement, l’ère de l’ordinateur nous a amené vers une approche sans chiffre de l’économie mondiale. Le vaisseau spatial ‘Terre’ de Adlai Stevenson dont l’économie est faite de volumes, quantités, disparités disparait pour faire place à une économie mondiale ‘hayékienne’ de signaux et le discours de Hayek devant le comité Nobel sur le « simulacre de la connaissance et la menace du constructivisme » prône l’invisibilité du commerce international, spécifiquement de la finance qui va prendre un envol spectaculaire.

Le réseau, maitre du jeu
’humanité est à l’origine structurée en groupes dont le langage ou les rituels ne leur permettaient pas de se comprendre entre eux. Le progrès de l’humanité, c’est de pouvoir apprendre des erreurs des autres, le monde ‘néolibéral’ c’est l’état de concurrence conçu comme le noeud d’un réseau ‘hayékien’ d’apprentissage par imitation. Les flux sont donc une condition nécessaire d’un monde régi par la sagesse supérieure bien qu’opaque du marché. L’ordre, ou plutôt le système, n’est pas un état stable mais un ajustement, un processus d’apprentissage qui peut être douloureux mais qui constitue les conditions d’une adaptation souple et continuelle des acteurs économiques individuels aux messages du marché.

Nous avons ainsi changé de paradigme civilisationnel. La mondialisation ce n’est pas seulement celle des échanges mais également le passage d’un monde solide charnel, territorial, à un monde dit ‘liquide’ si l’on cite Zygmunt Bauman11 ou ‘fluide’ plus largement. Un monde en réseaux, né dès la Renaissance et les grandes aventures maritimes mais qui a aujourd’hui atteint un autre niveau avec la parfaite mise en réseau du monde par la technique numérique. Les affiliations ne sont plus territoriales, mais notre sphère cognitive peine encore à pleinement l’appréhender.
Les espaces fluides (eau, air, éther) ont permis d’introduire le réseau. Celui-ci existe depuis très longtemps mais restait jusqu’à récemment toujours subordonné aux lieux. La modernité nait lorsque les lieux deviennent subordonnés aux réseaux, nous dit l’historien Laurent Henninger. La Renaissance, les traversées transatlantiques, c’est avec cette avancée spectaculaire du commerce que la bourgeoisie occidentale prend tout son essor. Les intervalles commencent alors à dominer les lieux et un changement de paradigme, une inversion de notre écosystème s’installe à bas bruit. Selon Laurent Henninger, peu de français l’ont compris à part De Gaulle : le réseau est tout et il s’agit donc de ne pas confondre pouvoir et puissance, celle que confère le réseau qui a tissé sa toile autour de notre monde, telle la peau blanche de l’orange12.
Citons quelques repères historiques qu’il faut relire à l’aune de cette fluidification : Henri VIII, en rompant avec Rome pour épouser Anne Boleyn, rompt les amarres avec le continent. Sa fille Elizabeth, reine de l’âge d’or britannique, instaurera avec l’explorateur Francis Drake, héros de la puissance navale britannique face à l’impérialisme espagnol, tous les paradigmes de la modernité, comprenant entre autres d’importants réseaux d’espionnage.
La guerre de succession d’Espagne et le Traite d’Utrecht voient la Grande-Bretagne gagner sur la France et l’Espagne. Pourtant celle-ci choisira de ne pas mettre pas la main sur les colonies françaises et espagnoles mais sur le réseau réticulaire : bateaux, constructions portuaires, etc reléguant progressivement à l’archaïsme les velléités de conquête territoriales du continent. La guerre d’indépendance américaine est provoquée par les taxes, la Boston Tea Party, certes, mais les Américains (dont une partie importante est d’origine aussi allemande) briguaient la conquête des grandes plaines, ce qui n’intéressait en rien les Anglais qui ne souhaitaient se battre ni avec les Indiens ni avec les Français et privilégiaient la maitrise des côtes et des ports. Par la suite pourtant, faute d’ennemis, avec une flotte et une élite financière dominante, les Britanniques convoiteront finalement l’Inde dont la richesse et la civilisation les fascinent depuis longtemps. L’histoire avance par soubresauts.
Notre vie tient désormais davantage du vol d’oiseaux ou du banc de poisson que du rythme de la pastorale. La progressive mutation du pouvoir vers le réseau est d’autant plus puissante qu’elle est presque invisible à l’oeil nu. Pourtant, nos villes changent de visage, la mondialisation abime notre environnement et appauvrit notre imaginaire. Le minéral patron de l’UPR a eu cette phrase lapidaire qui résume concisément ce que l’on n’arrive pas à décrire du type de gouvernement que nous avons en France et de son angle mort : « Un président est chargé de défendre les intérêts de son pays dans la mondialisation. Emmanuel Macron est chargé de défendre les intérêts de la mondialisation en France ». Comme le dit ce dernier, ange noir de cette mutation anthropologique, dans sa médiocre logorrhée qui constate toujours candidement ce qu’il a patiemment participé à détricoter lui-même, « le monde d’hier est en train de s’effacer ». Celui qui s’ouvre se veut un monde sans peuple, guidé par une mystique sans Dieu.
Flavie Romer
Notes :
1. Première mondialisation : Découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, tour du monde de Magellan en 1521. Seconde mondialisation : milieu XIX-1914. Révolution industrielle. Grands empires coloniaux. Expansion des échanges de capitaux et du commerce. Troisième mondialisation -traitée dans cet article : 1971 (ou 1989) -aujourd’hui. Troisième révolution industrielle avec l’essor des nouvelles technologies de l’information. Effondrement de l’URSS. Ouverture des frontières aux produits, capitaux et personne en Occident. Déréglementation économique et financière. Deux premières phases : à droite : Reagan/Thatcher/Pinochet puis à gauche : Blair/Clinton/Schröder.
2. Quinn Slobodian. « Les globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme ». Editions du Seuil. 2022.
3. Principaux ouvrages de Coralie Delaume : « Europe Les Etats désunis ». Michalon. 2014. Avec David Cayla : « La fin de l’Union européenne ». Michalon. 2017. « Le couple franco-allemand n’existe pas ». Michalon. 2018. « Nécessaire souveraineté ». Michalon. 2021.
4. « There is no alternative” (TINA), slogan attribué à Margaret Thatcher.
5. Référence à « La fin de l’histoire et le dernier homme » (The End of History and the Last Man »). Francis Fukuyama. 1992.
6. Karl Polyani. « La grande transformation ». 1944.
7. Théorie du double monde développée par le juriste nazi Carl Schmitt.
8. Lire Mario Vargas Llosa : « Temps sauvages » sur la machination de la CIA inspiré par le publicitaire/propagandiste Bernays pour évincer le Président du Guatemala en vue de défendre les intérêts financiers de la United Fruit Company.
9. The Abs-Shawcross Convention on investments abroad: https://academic.oup.com/clp/article-abstract/14/1/213/422455?redirectedFrom=PDF
10. On peut se pencher sur le cas de Fabrice Leggeri, ex-patron de Frontex qui avance « Pour l’UE, l’immigration est un projet ».
11. Zygmunt Bauman. « La vie liquide ». Fayard. Poche 2013.
12. Laurent Henninger : « Vers la fluidification du monde ». YouTube. « Espaces fluides et espaces solides : nouvelle réalité stratégique ? » https://archives.defense.gouv.fr/content/download/195798/2162676/file/Henninger.pdf. Philippe Forget « Le réseau et l’infini ». 1997. Bibliothèque stratégique. Economica.



