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Illustration de l’article « L'été 14 » : Flavie Romer dans une scène évoquant le texte, style Art nouveau

L’été 14

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par

Flavie Romer

dans

L’été 1914 fut merveilleux d’ensoleillement, c’était pourtant celui de la « faillite d’une civilisation ». Mais aussi l’aboutissement de « l’incapacité des hommes à apprendre de leurs erreurs »[1]. L’été 14 de ce siècle a été peu ensoleillé, sous le joug des échos d’un Paris morose et d’une classe politique qui n’en finit pas de ne pas toucher le fonds du puit. A la plage, entre deux serviettes Ralph Lauren, on affirme « Il faut que la France se libéralise ! » … qui laisse perplexe. Comment se fait-il que beaucoup aient encore l’impression que la France n’est pas suffisamment libérale ? Oui la France est un dernier pays d’Europe et donc du monde à bénéficier d’un Etat très protecteur mais on a visiblement encore du mal à situer la France dans le cadre de l’Europe et celui de la mondialisation, du village global ? Le dernier fleuron de notre sidérurgie, Arcelor, a pourtant bien été vendu à un milliardaire de pays émergent, Alsthom à un grand groupe américain (avec tout de même des engagements soumis à pénalités). Au contraire de l’Allemagne et des Etats-Unis qui protègent leurs fleurons industriels, la France ne cesse de perdre sa boussole et parait sombrer dans la haine de soi. Elle vit dans une contradiction sclérosante : la culture d’un Etat fort mais une réalité qui est aussi celle d’une économie soumise au libéralisme et ce pas depuis quelques années mais comme vous le savez depuis les années 70 même si les effets dévastateurs ont tardé à se faire connaitre. Alors quand on nous parle d’austérité, que veut-on dire exactement ? L’austérité pour qui, pour quoi ? Les frondeurs seraient irresponsables selon Manuel Valls. D’autres voient en revanche les irresponsables du côté de ceux qui se rendent régulièrement à Bruxelles et rejoignent l’équipe de Junker. On utilise les mêmes mots pour signifier des choses différentes comme lorsque nous parlons à un américain d’être ou ne pas être libéral[2]. Le résultat est une confusion extrême des valeurs et l’impossibilité d’un débat apaisé. C’est un véritable schisme de valeurs qui s’opère en France -et en Europe- depuis 30 ans. L’été 1914 signait la fin des empires.  Notre « monde d’hier » agonise depuis trois décennies et signe la fin des nations, du moins de leur suprématie. C’est toujours d’une autorité dont on se défait. Zweig constatait déjà, à son retour en Autriche après le premier conflit mondial, que ses compatriotes avaient perdu la confiance nécessaire en leurs dirigeants…   De quel type d’autorité doit-on se défaire ? De l’autorité de la non-autorité ? D’une autorité libérale, un bel oxymore. C’est donc encore un combat de cultures, de civilisation.

L’homme est difficilement gouvernable ? Il l’est sans doute depuis toujours car englué dans ses subjectivités et névroses qui l’éloignent de la rationalité indispensable à la gestion d’un groupe, d’une communauté quelle qu’elle soit. Mais il l’est aujourd’hui plus que jamais car il ne trouve aucun repère auquel confronter ses contradictions. Seul un homme avec une vraie vision et acceptant d’être détesté pourrait parvenir à contenir toutes ces passions contradictoires. Nous ne cessons de l’attendre cet homme providentiel, sans plus y croire. Et si en attendant, nous tentions de rationnaliser notre pensée ou de la dépouiller des oripeaux de l’idéologie ?

Le rejet de l’autorité est notre idéologie et est  donc devenu le nouveau conformisme. Aujourd’hui, le conformisme est libéral et autant que la confusion ronge la société française. Et particulièrement son économie. Nous vivons en camps retranchés entre ceux à droite qui pensent que la France est un vieux dinosaure socialo-communiste et ceux pour qui entreprise = marché = satan. L’un et l’autre camp ont raison. L’un et l’autre camp ont tort. Deux camps binaires, deux lignes parallèles, un débat crispé, bloqué et des mots qui n’ont plus de sens ou plus le même sens selon les uns et les autres. Les repères sont brouillés entre ce que la gauche et la droite sont censés défendre ou préserver. Surtout pour les journalistes : loi du marché, libéraliser, notion de service public, Etat providence, revaloriser l’entreprise… Mais ce n’est guère étonnant puisque c’est un acquis : notre économie ne nous appartient plus.  L’entreprise, que le PS dit aimer et que la droite est censée défendre en priorité, ils en respectent visiblement l’un et l’autre davantage les actionnaires (globalisés). En ce qui concerne la droite, nous avons pu le constater avant le mandat de François Hollande mais ce dernier n’a depuis le discours du Bourget marqué aucun signe du moindre intérêt envers l’emploi. Du côté industriel, même non combat, son début de mandat marque l’agonie définitive du site sidérurgique de Florange lâché par l’indien Mittal pour cause de gestion à court terme et ultra financiarisée : la France est en voie de désindustrialisation massive. D’où une faillite de l’identification à l’entreprise, une crise de la notion de chef et en même temps une perversion du système de défense des syndicats.

L’Etat providence. Conformisme encore lorsque François Rebsamen ose mentionner un contrôle accru de la fraude à l’assurance chômage, le tollé est plus idéologique que jamais. Sans remettre en cause un système d’aide pour les plus démunis et l’assurance chômage, n’est-ce pas malsain de pouvoir gagner davantage en restant chez soi qu’en travaillant ? Doit-on absolument partir du constat, à gauche, que l’homme est bon ou de celui, à droite, qu’il est marqué par le péché originel ? Ne peut-on accepter ou simplement constater que s’il n’est pas toujours mauvais, il est aisément corruptible ? Ne peut-on tout simplement pas le responsabiliser ?

Par ailleurs, la droite elle-même n’a finalement que peu remis en question l’Etat providence car il s’agit de faire de tous les français, même les plus précaires, des consommateurs. Politique de la demande oblige qui s’oppose à la politique de l’offre préconisée par l’Allemagne, l’une et l’autre ne parlant que d’une chose : la relance de la consommation. La société n’a-t-elle aucune alternative que celle de la religion de la consommation ? Heureusement quelques voix discordantes commencent à gripper le discours ambiant, tel la star américaine de prospective, Jeremy Rifkin, prédisant la fin (quelque peu prématurée) du capitalisme et l’avènement de la société numérique du partage.

Les questions sociétales. Si le libéral se fait libertaire depuis plusieurs années, il a gagné en liberté individuelle et pour le meilleur. Cependant dès que l’on parle de droits pour tous, pourquoi tomber dans un dévoiement absolu de toute forme d’autorité (après la cellule familiale, aujourd’hui particulièrement au sein de l’entreprise), celui qui finit par détruire les liens sociaux, et une confusion telle que même dans les manuels scolaires on forme les enfants à y trouver souvent, selon récemment une maitresse de CP, les adultes ridicules, les « chipies » récompensées et autres repères flous ?

L’immigration. Sujet ultra tabou, aucun politique ne souhaite s’y salir les mains, avec pour résultat piteux qu’il n’est abordé que par le FN ou des personnalités courageuses et peu connues du grand public comme Malika Sorel, sociologue d’origine algérienne. Et pourtant c’est sur ce sujet que se cristallisent de nombreuses facettes du malaise européen. D’autant plus que, on ne le dit pas assez, la France n’est évidemment pas seule à décider sur ce sujet, elle doit se mouler dans le contexte des décisions européennes (Cour de justice de l’Union européenne et de la Cour européenne des droits de l’homme) qui abordent le sujet principalement dans le cadre des droits de l’homme. L’obligation morale de porter secours rencontre aujourd’hui celle de l’urgence d’une « vraie » politique d’immigration. C’est là que nous touchons au cœur de notre sujet que Marcel Gauchet soulève d’ailleurs depuis longtemps : pour lui, les droits de l’homme ne peuvent fonder une politique. L’immigration n’est donc pour le moment ni un sujet démocratique ni un sujet politique. Une constatation qui s’impose : nous ne sommes plus dans une politique d’immigration liée au travail mais bien dans une politique d’immigration de peuplement. A- t-on donc encore le droit de se poser une question rationnelle : peut-on concilier chômage de masse, dette massive et immigration (plutôt) massive et (plutôt très) couteuse ?

Malika Sorel a judicieusement démontré le nombre de fois où dans le fameux rapport sur l’intégration apparaît le mot «devoir» : 13 fois seulement, tandis que le mot «droit» est cité 440 fois. Révélateur de l’esprit du texte: quand il s’agit d’établir avant tout des droits pour tous, c’est peut être finalement le point de départ de la perversion de la démocratie, un sujet n’y est plus traité avec rationalité mais dans le courant de l’émotion avec tout ce qu’elle charrie de subjectif, d’éminemment personnel et bien sûr du rapport à l’Histoire. L’angoisse économique et identitaire est-elle nulle et non avenue ? Pourquoi seule l’évocation du sujet doit-il générer autant d’idéologie, de pulsions non réfléchies, de police de la pensée ? Si à gauche, la référence au passé et à l’identité provoque des débordements haineux, à droite elle rencontre souvent l’indifférence.

Egalement, pourquoi ne pas, ne serait-ce que pour quelques instants, décentrer un regard qui se veut humaniste mais encore éminemment empreint d’esprit colonial pour constater qu’entre l’Europe et l’Afrique du Nord et subsaharienne, il s’agit, dans les deux sens, de partage d’espaces et de ressources mais aussi de prédation et de corruption.

Comment finalement l’homme, cet animal « intelligent », penche-t-il si souvent vers la facilité de la subjectivité puis de la malhonnêteté intellectuelle, surtout lorsqu’il s’agit du rapport à la sphère collective ?

Pour administrer une communauté, il s’agit de ne pas être consensuel mais en même temps de ne pas tomber dans des extrêmes dont la subjectivité annule la véracité. Il s’agit donc d’être équilibré sans être consensuel. Mais  personne ne fait la différence, ni ceux qui fustigent le consensualisme ni ceux qui le pratiquent.

Est-ce si téméraire de tenter la sagesse ? Avec un soupçon de transcendance ? Mais ça c’est encore un autre débat…


[1] Le monde d’hier, Stefan Zweig

[2] Liberal dans le sens anglo-saxon signifie plus ou moins affilié au parti démocrate


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