La critique est unanime et dithyrambique. Le Passé est LE film qu’il faut aimer cette année. Asghar Farhadi est un réalisateur iranien à la mode, depuis Une Séparation (2011) qui surfe sur les mêmes thèmes mais que nous n’avons pas vu. « Bouleversant… sublime… prodigieux… captivant comme un thriller (sic)… grande humanité… un des plus beaux derniers plans de tous les temps… redoutable mécanique scénaristique ». Les adjectifs sont superfétatoires. Tout cela est redoutablement alléchant… mais souvent peut prêter à la circonspection.
Que découvre-t-on ? Un produit grisâtre et anémié. Des fantômes de personnages. Une intrigue de téléfilm ? Non, il y a de très bons téléfilms. Imaginez l’histoire de ce « thriller de l’âme » : ils vivent à Montreuil dans un pavillon bien triste avec une salle de bains pleine de joins bien noirs, elle est pharmacienne, il dirige un pressing… Vous souriez mais c’est une facilité de ma part car cela peut donner le meilleur : James Gray a transcendé une histoire de famille tenant un pressing dans les quartiers ashkénaze du Queens (Two Lovers*, 2010). Je continue : le film commence, elle (la pharmacienne) va chercher son ex-mari iranien à l’aéroport qui vient finaliser leur divorce. Elle a deux filles d’une précédente union (avant l’ex-mari) et attend un enfant de son compagnon actuel (Tahar Rahim) dont la femme est dans le coma suite à une tentative de suicide au détergent ! (normal on est dans un pressing). Il parait qu’un des grands atouts du film est de nous distiller toutes ces informations palpitantes au compte-gouttes et en crescendo. Le crescendo (suspens n°2) : sa fille ado fait la gueule, pourquoi ? Suspense ! Elle s’accuse d’avoir provoqué le suicide de l’ex-conjointe de son futur beau-père (vous suivez ?) car elle a transféré les échanges mails de ce dernier et de sa mère à cette dernière. Pourquoi ? Je ne sais plus… Suspense n°3 : nous apprenons qu’elle peut modérer sa crise de culpabilité car elle croit avoir parlé à l’épouse alors qu’elle n’a conversé qu’avec… la secrétaire du pressing qui s’est fait passer pour l’épouse par vengeance car… elle est sans papier et sa patronne a l’intention de la dénoncer aux autorités pour se débarrasser d’elle mais suspense n°4 : en réalité sa patronne la hait car elle la soupçonne d’être la maitresse de son mari !

Le Passé. Asghar Farhadi. 2013.
J’arrête là, si je vous inflige toute cette histoire digne… des Feux de l’amour (?), c’est parce qu’elle fait s’esbaudir toute la coterie culturelle parisienne depuis des semaines et que je ne cesse de me demander comment cela est possible. Parmi les autres arguments critiques de ce film « d’une puissance et d’une finesse émotionnelle rare » : les vitres de l’aéroport et les parois de l’appartement censées représenter l’incommunicabilité entre les êtres, sans mentionner l’évier que l’iranien tente de déboucher, symbole de sa présence susceptible de dénouer les nœuds familiaux… Dans l’esprit « chacun a ses raisons », on a vu autrement plus fin.
Nous n’ignorons pas à quel point le suivisme en matière culturelle est puissant mais tout de même… Les français vouent un culte à Farhadi car ils le perçoivent comme l’iranien dénonçant l’obscurantisme de son pays (ce qu’il dément lui-même !) depuis A Propos d’Elly (2009). Il est depuis une figure incontournable sur l’indice de référence « droits de l’homme », même si il n’occupe toutefois pas le statut privilégié de réfugié politique. Pourtant pas la moindre connotation politique dans ce bien pesant Passé.
En revanche, deux productions passionnantes sont passées quasi inaperçues : Arte diffuse l’adaptation produite par la BBC d’une œuvre littéraire britannique majeure bien que peu connue en France, Parade’s End, d’après la trilogie de Ford Madox Ford, Ken Loach vient de signer un documentaire sur l’Angleterre de l’après-guerre. Qu’y a-t-il de commun entre l’un des représentants d’une Angleterre littéraire et aristocratique, décédé en 1939, et le réalisateur « rouge » contemporain le plus connu de Grande-Bretagne. Pas grand-chose a priori.
Le personnage de Parade’s End, Christophe Tietjens, est un brillant statisticien et travaille pour le gouvernement, conservateur idéaliste né au sein d’une Angleterre victorienne. Riche propriétaire terrien, il est un des derniers “Tory”, pour qui “tout était mieux avant”, et cet « avant », c’est l’Angleterre agricole du XVIIIème siècle. La première guerre mondiale va le projeter encore davantage dans le monde moderne personnifié par les deux femmes qui l’entourent, la sienne, libre et séductrice qui ne sait si elle le méprise ou l’admire et une suffragette à laquelle il résiste par responsabilité morale.

Parade’s End. Tom Stoppard. BBC 2012.
Le film de Ken Loach, distribué dans une unique salle à Paris (Le cinéma du Panthéon), retrace le parcours du Welfare State, l’équivalent du processus entrepris par le CNR en France, dans l’Angleterre de l’après-guerre en reconstruction. Le documentaire est très émouvant, sans idéologie, dans le questionnement et ponctué de témoignages très forts. Loach retrace la liesse de la libération, l’espoir pour la classe ouvrière d’une vie meilleure avec un accès gratuit à la santé, les nationalisations (transports, mines, docks), la construction d’une classe moyenne qui retrouve sa dignité puis sa destruction par le thatchérisme et le libéralisme qui s’impose progressivement dès le début des années 80.
Par-delà les mondes opposés, il y a de la matière commune dans ce que Loach rejette et auquel Tietjens ne s’adapte pas. Le monde dit « bourgeois » et « affairiste » né autour du XIXème siècle ? Voilà de quoi alimenter des conjectures, du lourd et du captivant. Pourquoi donc le monde de la culture parisien préfère-t-il s’agglutiner et s’émerveiller dans un pressing ?
*Le Passé (2013), un film d’Asghar Farhadi. Avec Bérénice Béjo, Tahar Rahim.
*Two Lovers (2010), un film de James Gray. Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Isabella Rossellini.
*Parade’s End (2012), une série produite par la BBC et adaptée par Tom Stoppard, BBC. Avec Benedict Cumberbatch, Rebecca Hall.
*L’esprit de 45 (2013), un documentaire de Ken Loach.




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