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Flavie Romer contemplant le tableau du chardonneret dans un intérieur ancien

Le Chardonneret, un vrai roman classique

—

par

Flavie Romer

dans

Tout commence et tout finit avec un tableau. Peint par Carel Fabritius, un minuscule chardonneret attaché par une fine lanière à son perchoir. Une petite toile qui n’a l’air de rien, rescapé de l’incendie de l’atelier de l’artiste à Delft, en 1654, dans lequel il disparut avec la majeure partie de son œuvre.

Le Chardonneret, Carel Fabritius, huile sur panneau (1654). Mauritshuis, La Haye.

Disparu, tout comme la mère de Théodore, le héros de ce livre somme (771 pages), qui retrace l’itinéraire d’un adolescent, orphelin, dans l’Amérique d’aujourd’hui. Il est sans aucun doute l’équivalent contemporain d’Oliver Twist, de ‘Pip’ des Grandes espérances de Dickens. Les ombres de Dostoïevski et d’Herman Melville planent également sur cet ouvrage et peuplent l’imaginaire de Donna Tartt, écrivain classique qui vit seule dans une maison de style colonial du Sud des Etats-Unis et écrit un livre tous les 10 ans, s’inscrivant ainsi dans le temps long de la littérature.

Un matin d’hiver Théo et sa mère se réfugient dans un musée car il pleut à verse. On ne saura rien de l’origine de cet attentat (description saisissante) qui le laissera orphelin, porteur tout au long du livre du deuil infini de sa mère. Et possesseur de ce tableau volé dans les décombres, fil rouge du livre. Donna Tartt n’aborde le politique que par le biais de descriptions sociales contrastées. Théo est balloté tout d’abord dans une famille de la grande bourgeoisie new yorkaise qui le recueille, attentive puis indifférente, puis à Las Vegas chez un père, alcoolique et instable, qui refait brutalement surface.

Un Las Vegas fantomatique rongé par la crise des subprimes, aux confins du désert. A l’école il lit Les grandes espérances et Walden (de Thoreau) dont il retient qu’ « un désespoir stéréotypé et inconscient est caché derrière ce que nous appelons les jeux et les divertissements de l’humanité ». Théo est frappé par la sensation d’éphémère, de transitoire qui règne dans l’école. « Des rejetons de l’armée, des étrangers, enfant de cadre sup et du milieu de la construction qui ont vécu dans différents Etats et différents pays, des timides dont les parents avait fui une ruralité ingrate pour de petits jobs dans l’hôtellerie ». Il y rencontre cependant celui qui deviendra son meilleur ami : Boris, ukrainien, bad boy qui brouille les frontières du bien et du mal, avec qui il forme un couple de paumés magnifiques, partageant alcool, drogues et week-end solitaires. Pour eux, le chagrin est inséparable de la joie, le monde est un cloaque dans lequel il convient de se débattre avec grâce au sein de cette zone médiane, entre réalité et illusion où la dépression côtoie des étincelles d’émerveillements : « nous ne choisissons pas les élans de nos propres cœurs et s’ils nous enjoignent de nous jeter dans le bûcher, doit-on y renoncer ? »

Donna Tartt excelle dans des passages d’une sensibilité exacerbée sur la perte et le désespoir, certains violents, d’autres mélancoliques évoquent « les ciels sombres de l’hiver, l’amoncellement de bijoux et fourrures, tout le pouvoir et la mélancolie de la richesse ». Théo se débat dans une vision du monde définitivement altérée par la mort de sa mère. Le jeune ukrainien, lui, est imperméable à la peur. C’est Boris qui lui ouvre les portes d’un monde dans lequel il marche avec habileté sur un fil fragile, oscillant entre « ironie récurrente et divine providence », où il n’est pas question que tout se vaille mais où tout est infiniment complexe et mystérieux. Il lit et relit L’idiot de Dostoïevski. Le Prince Myshkin était bon et ses actions visaient le bien, pourtant il a mené tous ses proches au désastre. Boris vole le tableau de Théo, mais c’est ce vol qui permettra de retrouver bon nombre d’autres tableaux disparus lors de l’explosion du musée.

Cœurs errants, ils « partagent le fétichisme du secret », du 2ème monde, du « 2ème soi », « toute ces consolations cachées qui haussent la vie au-dessus de l’ordinaire et lui donne sa valeur intrinsèque ». Comme l’oiseau du tableau, un oiseau fragile, prisonnier et fier, tout de plumes et d’os friables dont les pattes accrochées à son cordon de laiton luisent au soleil. Une image qui ne se doit pas de plaire à toute l’humanité mais qui « nous chuchote à travers l’allée » et que vous passez votre vie à pourchasser. Et l’amour, l’art et la beauté, ne peuvent se situer qu’à la frontière de cet indicible.

C’est chez Hobie, un restaurateur de meubles anciens qu’il trouvera un semblant de foyer. Dans un vieil appartement, sombre et poussiéreux, engorgé de meubles et d’objets d’arts. Hobie lui confie : « n’est-ce pas toujours l’objet inapproprié, celui qui ne fonctionne pas vraiment, qui nous est étrangement le plus cher ? ». Théo garde maladivement son tableau, comme un talisman, vaille que vaille, emballé dans une taie d’oreiller, triplé de bande adhésive, caché chez lui puis dans un garde meuble où il n’a plus loisir de le regarder. Il ne peut s’en détacher pour « la profondeur et la solidité qu’il donnait aux choses (…) un socle rocheux invisible qui (le) rassurait comme il (lui) était rassurant de savoir que loin, les baleines nageaient dans les eaux paisibles de la Baltique et que des moines dans des zones temporelles obscures chantaient sans répit pour le salut du monde ».

Théo a frôlé les gouffres, ce tableau l’a amené aux confins des mondes de l’art, du recel, et du crime. Il voyage, ré -achète des meubles qu’il avait auparavant survendus à leur propriétaire, s’émerveille de l’impermanence et de la beauté des hôtels à l’aube, de « nos secrets qui nous définissent davantage que le visage que nous montrons au monde ». Une frontière polychrome entre la réalité et l’illusion. Et à laquelle seuls les grands écrivains ont accès. Donna Tartt vient de rafler le Pulitzer 2014.

Le chardonneret (The Goldfinch), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Edith Soonckindt. Editions Plon, collection Feux croisés.