A l’heure où la France est idéologiquement fracturée et s’embourbe dans des débats sans fin, relire Limonov, opus signé par Emmanuel Carrère juste avant le célébré Royaume, permet singulièrement de malmener nos cerveaux très européens car le russe Limonov est slave, très slave.

Comme souvent, Carrère parle de lui à travers son personnage mais il sert malgré tout magnifiquement celui qui fut voyou en Ukraine, idole de l’underground soviétique, clochard, valet de chambre d’un milliardaire à New York, écrivain à Paris, soldat dans les Balkans et chef d’un groupuscule néo bolchévique. Ce dont Carrère nous parle c’est du paradoxe, de l’impossibilité d’établir des hiérarchies entre les êtres et de sa recherche œcuménique, déjà. Limonov est le paradoxe incarné. Un fasciste, un soviétique, un dissident, un idéaliste, un inclassable. Impossible à réduire à la moindre chapelle politique ou culturelle. Un type pas très fréquentable aussi.
Au départ, l’angoisse, structurelle. « De faire partie des perdants, des faibles ». Un incident fondateur au début d’une adolescence de petit voyou des rues. Il est tabassé et sa mère, non seulement ne le plaint pas, mais donne raison à son agresseur. Il comprend alors, il interprète, que les vrais forts, ce sont ceux qui sont prêts à tuer et que seule cette espèce recueille le respect des autres. La violence comme élément incontournable. Il commence par coudre des pantalons pour gagner son autonomie financière et ne dépendre d’aucune hiérarchie. Puis, il se met à écrire tôt[1] et est membre actif de la contre-culture russe. Premier changement de vie, il émigre à New York avec sa femme qui le larguera rapidement. Inconsolable il se clochardise[2], vit des expériences homosexuelles puis devient valet de chambre d’un milliardaire avec qui ça se passe plutôt bien mais qu’il manque tout de même d’égorger pour un mot placé trop haut[3].
La période parisienne d’Edouard Savenko, auto-rebaptisé Limonov, est pleine de démesure foireuse et mélancolique. Il se lie d’amitié avec Jean-Edern Hallier et s’oppose aux effets de ce qu’on appellera plus tard le politiquement correct : SOS racisme, les droits de l’homme, la fête de la musique, les Bourdieu, Derrida, Daeninkcx[4]… Avec L’Idiot international, on est contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre. Après la bande de voyou de Kharkov (né à Dzerjinsk, il a grandi en Ukraine), Limonov a une nouvelle bande.

Une bande, il en trouve encore une autre, bien différente, celle de la confraternité guerrière dans les balkans. Pro-serbe, ses positions heurtent les postures officielles. Limonov pense que « la vie civile est insensée à force d’être morne et raisonnable et de brider les instincts (…) la vérité c’est que la guerre est un plaisir et que (…) le goût de la guerre est aussi naturel à l’homme que le goût de la paix ». Des instincts qui, de toutes les façons, se réveillent en temps de paix et de façon bien plus insidieuse. Carrère évoque au passage ceux qui selon lui font l’honneur du journalisme littéraire de guerre, comme Jean Rolin et Jean Hatzfeld, curieux de la complexité du monde, qui préfèrent la vérité à ce qu’ils aimeraient qu’elle soit.
Carrère prend également prétexte de son personnage pour nous tracer une histoire de l’URSS de l’après-guerre et développer la nostalgie de Limonov (et de nombreux russes) pour le stalinisme « mou » de Brejnev[5]. Des russes pour qui « l’enfance avait été meilleure que leur adolescence et leur âge adulte. Ce temps où les choses avaient un sens, où il n’y avait pas beaucoup d’argent mais où il n’y avait pas non plus beaucoup de choses à acheter (…) ». Limonov créé un journal Limonka (grenade), organe officiel de son parti national bolchévique. Il abhorre ce qu’est devenu la Russie et ceux qui l’ont mené au libéralisme, tel Egor Gaïdar, « sorte d’Attali russe, rondouillard, issu de la haute nomenklatura russe », et qui, à la fin des années 90, ont provoqué une inflation de 2600% et fait échouer l’initiative des privatisations par bons envoyés à tous les russes en 92 (10000 roubles de bons) pour les intéresser à l’économie. Avec l’inflation, tous ces bons ne valaient plus rien et ils les ont revendus pour une bouchée de pain aux futurs oligarques (Berëzovski, Khodorkovsky et cie) qui ont commencé leurs affaires « comme au Far West, sans règle du jeu, sans système bancaire, sans fiscalité, sans loi ». C’est d’ailleurs Berëzovski qui a choisi Poutine, un tchékiste inconnu du public pensant bien à tort qu’il n’était « pas un aigle mais il nous mangera dans la main »….
Puis Limonov s’engage alors dans ces territoires que selon lui le « traitre » Gorbatchev a abandonnés et, avec eux, 25 millions de russes. Des territoires maintenant cernés par l’islam ou par « l’idéologie démocratique » que les russes dominaient et où ils sont maintenant « brimés, ostracisés, au mieux tolérés dans des pays qui leur doivent tout et qu’ils ont irrigués de leur sang » : 900 000 en Lettonie, 11 millions en Ukraine, 3 millions au Kazakhstan. Son nouveau combat sera donc d’attiser des insurrections et de favoriser la création de républiques séparatistes. Mais ce combat change de forme et c’est auprès des montagnards ouzbeks ou kazakhs qu’il trouve sa nouvelle bande. Plus minoritaires ils sont, plus ils le touchent, et il distingue « les salauds assumés, qui sont rares, contre les vertueux, qui sont légion ». Lui, naguère si proche des serbes, vante « la frugalité, le génie de la guérilla et l’élégance dans la cruauté » des tchétchènes. Limonov n’a jamais été au bout de son parcours politiques et de ses idées quelques peu confuses. Il s’oppose à Poutine au nom de la liberté d’expression alors qu’il est plutôt proche de lui idéologiquement. Il est incontrôlable, violent, termine en prison pour dissidence où il écrit ses meilleurs livres[6]. Cependant, Olga Matitch, russe blanche exilée, dit de celui qui tirait sur Sarajevo qu’il est le seul écrivain decent qu’elle ait connu. Selon l’expression de George Orwell qui parle de common decency, cette vertu proche de la virtu romaine, de nature plutôt populaire et « extrêmement rare chez les intellectuels : un composé de bon sens d’honnêteté, de méfiance à l’égard des grands mots et de respect de la parole donnée, d’appréciation réaliste du réel et d’attention à autrui ».
Et Carrère de conclure que le feu follet trouverait sa place en Asie centrale, à « l’ombre des mosquées, sous les hauts murs crénelés, (où) des mendiants, vieux hommes émaciés, tannés, édentés, aveugles, portent des tuniques et turbans noirs de crasse, (…) finiront dans la fosse commune. On ne sait pas ce qu’a été leur vie. Ils n’ont plus d’âge, presque plus de nom. Ils ont largué toutes les amarres. Ce sont des loques. Ce sont des rois ».
Kristin Massa
Notes :
[1] Autoportrait d’un bandit dans son adolescence. L’adolescent Savenko. Le petit salaud.
[2] Journal d’un raté. Albin Michel. 1982
[3] Histoire de son serviteur. Ramsay, 1984.
[4] Le grand hospice occidental. Les Belles Lettres. 1993
[5] La grande époque. Flammarion, 1992.
[6] Mes prisons. Actes Sud. 2009. Le livre de l’eau. Bartillat. 2014



