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Flavie Romer dans le désert, des avions Rafale survolant une ville à l'horizon

Sable, rafales et diplomatie orientale

—

par

Flavie Romer

dans


Si les déserts du Golfe sont encore à même de nous envouter, la vente des rafales au Qatar ne doit pas nous occulter la singulière position diplomatique de la péninsule.

Chaleur et poussière

La chaleur est palpable, matérielle. Le sable est partout, dans l’air, les narines, les cheveux et les yeux et, à l’horizon, trace une mince bande jaune foncée. Dès l’aéroport, il colore de beige doré l’air, les habitations à un étage, petites forteresses presque sans fenêtres pour protéger leurs habitants du soleil. L’arrivée à Doha, Qatar, est, malgré les tours de West Bay que l’on entrevoit, toute emplie du désert et de la vie qu’on y mène, menée par le rythme de la lune et du soleil, des étoiles, du vent et de la mer. Le muezzin pondère la vie quotidienne de ses mélopées répétitives, basses et envoutantes. Si rien ne stimule vraiment l’œil, rien ne l’agresse non plus. L’harmonie visuelle règne au contraire d’une France souvent violemment défigurée. Ici, l’opulence est offerte, sans souci de véritables clients. Le musée d’art islamique, construit sur pilotis, déploie son architecture majestueuse et, à travers les arcades, on aperçoit, grâce à la découpe de la côte, les tours du quartier d’affaires de West Bay, prouesses architecturales. Le temps est suspendu malgré les des chantiers qui s’étendent à perte de vue. Les hommes déambulent vêtus de dishdasha et de chèches blancs immaculés qui se meuvent élégamment au gré du vent et qu’ils nouent de diverses façons au sommet de leur tête. Les femmes portent des abaya de couleur foncée souvent richement brodés et portés comme un accessoire de mode.

Contraste et contradictions

Mais… il n’y a pas mieux qu’un voile intégral noir pour faire ressortir un sac de luxe de marque européenne… Le conservatisme des mœurs demeure, les femmes vivent des vies parallèles aux hommes. Pourtant, les jeunes femmes, désœuvrées et plutôt maussades, passent leur temps à pianoter sur leur smartphone et à regarder des romances indiennes à la télévision. La Qatar Foundation (15 milliards de dollars) est dirigée par une femme non voilée mais seulement enturbannée, la très belle Cheikha Mozah, mère de l’actuel émir. La vie économique connait une spectaculaire vitalité. Ce petit émirat ultra riche de gaz et de pétrole qui abritait il y a trente ans une vie nomade ne compte pas de pauvres. Pourtant, les qataris ne s’abiment pas dans le travail, l’activité économique est géré par les expatriés, anglo-saxons en majorité, et les fourmis sous-payées des chantiers de construction pléthoriques sont sri lankaises, indiennes, pakistanaises.

La France s’enorgueillit de la vente de 24 rafales par Dassault, les contreparties économiques sont floues autant que les modalités de la cession d’espace aérien français à Qatar Airways. La si paisible petite péninsule, coincée entre les émirats et l’Arabie saoudite, dont les plus-values immobilières en France sont exemptées d’impôts, a également raflé ces dernières années rien moins que des fleurons du secteur du luxe français : le Royal Monceau, le Hyatt Porte Maillot, le Carlton et le Martinez de Cannes, un monument historique : l’hôtel Lambert de Paris, le siège du Figaro (Dassault…), le Printemps (discrètement, via une société luxembourgeoise composées de capitaux qatari), le PSG, la chaine BeIN Sport avec des droits de diffusion de la ligue 1 à la barbe de Canal+. La péninsule détient aussi des parts dans Total, LVMH, le groupe Lagardère, Vinci et Véolia et a racheté la marque de maroquinerie Le Tanneur vantée comme un fleuron tricolore à l’étranger.

Le réseau audiovisuel qatari Al Jazeera, lancé en 1996 par l’émir Hamad ben Khalifa Al-Thani, est une arme de conviction massive. Premier réseau médiatique du monde arabe, ses journalistes ont des nationalités très diverses. Tel était son but, casser la mainmise de l’information nationale et particulièrement celle des saoudiens. En 2001,  Hosni Moubarak, en visite dans ses modestes locaux ,aurait dit : « C’est donc de cette boîte d’allumettes que vient tout ce vacarme ?!».

Est-ce pour se donner une légitimité dans le Golfe et au Moyen Orient que le Qatar sunnite est soupçonné de financer les différents réseaux Al-Qaida ? Il est difficile de répondre à cette question comme il est difficile de prouver l’implication du Qatar dans ces financements même si les experts ne doutent pas de ses liens avec les réseaux terroristes. Un numéro d’équilibriste des alliances puisque le petit Etat est tout aussi proche des Etats-Unis qui eux-mêmes, par des capillarités complexes, financent les organisations terroristes qu’ils combattent… Le Qatar a été particulièrement actif dans la révolution libyenne, autant par l’arme médiatique, Al Jazeera, que par les armes réelles (en finançant plusieurs katibas, brigades de combattants révolutionnaires, dont celle d’Abdelhakim Belhaj, ancien moudjahidine et combattant d’Al Qaida en Irak). En juin 2013 les talibans ont officiellement mais brièvement ouvert un bureau politique de l’émirat islamique d’Afghanistan à Doha au sein duquel des négociations entre ‘talibans modérés’ et américains y étaient menées… En principe allié des américains mais cherchant à être l’ami de tout le monde, l’émir est en pointe sur des grands dossiers arabes d’envergure internationale : Libye, Palestine, Afghanistan, Syrie. La bien singulière position du Qatar le positionne à l’avancée de la diplomatie arabe.

N’oublions pas qu’en 2014, l’Etat islamique en Irak et au Levant a détruit en partie la frontière de sable qui sépare l’Irak de la Syrie. C’est la première fois que les accords Sykes-Picot qui ont permis aux français et aux anglais, sur le démantèlement de l’Empire ottoman, de s’accaparer les frontières du Moyen Orient, ainsi que ses ressources pétrolières, sont remis en question et que la configuration confessionnelle et tribale prend le dessus. Dans ce contexte, les minorités religieuses ont de plus en plus de mal à trouver leur place. Les relations séculaires de l’Occident avec le monde musulman sont donc en plein bouleversement et se jouent aujourd’hui également autant dans la région que sur son propre sol puisque l’Europe, elle, promeut le multiculturalisme sur son sol.