La crise des migrants réveille bien des névroses. Et surtout celles de la gauche désagrégée idéologiquement sur les questions économiques et identitaires.
Le 8 mai 2016, le Commissaire européen qu’est devenu Pierre Moscovici déclare qu’il « ne croit pas aux origines chrétiennes de l’Europe ». Serait-ce de l’ordre de la croyance ? Aujourd’hui même les faits sont négociables à l’aune des croyances, des subjectivités, des ambitions ? Ou Moscovici a-t-il séché ses cours d’histoire à l’ENA en privilégiant sa formation économique ? Quoique, à bien y réfléchir, il a du également sécher ses cours d’économie.
La France s’est sécularisée et les cathos zombies d’Emmanuel Todd se font bien discrets. Les droits de l’homme, l’amour de la diversité, la liberté individuelle, et donc également le libéralisme économique, ont remplacé le religieux et ont converti le spirituel. Et constituent les fondements des corpus politiques modernes. Cependant, comme Jean Glavany le décrit dans sa réponse à Jean-Louis Bianco à la suite de leur différent sur les questions de laïcité, la gauche se fracture : la première privilégie la nation, ce qui unit et dépasse l’individu et la seconde se réfère irrémédiablement au prisme de la diversité et du droit individuel.
Cette deuxième gauche(1) détient l’hégémonie culturelle(2) au PS depuis plusieurs décennies. Son think tank, Terra nova, lui a soufflé de remplacer son électorat ouvrier, perdu par sa propre soumission au libéralisme économique, par un électorat des minorités. Elle a oublié le peuple, le fuit même et choisit de taxer de populiste tous ceux qui lui font l’affront de s’en préoccuper. Elle réfute les racines chrétiennes de la France et de l’Europe, adopte une distance condescendante vis-à-vis du monde chrétien traditionnel, en partie parce que la religion catholique a fédéré une bourgeoisie traditionnelle honnie. Pourtant, croyant défendre la religion des opprimés que serait l’islam, elle refuse de percevoir sa version dévoyée qui s’apparente à un mouvement politique d’extrême droite puisqu’il en rassemble de très nombreuses caractéristiques : regret de l’âge d’or, confusion du politique et du religieux, asservissement des femmes, négation de l’individu, propagande et goût pour la violence… et qui serait peut-être séduit par le fustigé Front national si ce dernier s’offrait une aile confessionnelle. Cette deuxième gauche est parvenue, au prix de contorsions intellectuelles divertissantes, au concept d’intégrisme laïque pour lancer l’anathème sur ceux qui, à gauche, se méfient et s’inquiètent de la montée de ce courant. La confusion est totale, la société française se perd dans des débats sans fin(s). Jaurès, réveille-toi ils sont devenus fou !
Si on met de côté la question des chrétiens de gauche, la gauche libérale, dont la droite libérale se rapproche aujourd’hui beaucoup, est finalement partagée sur le christianisme depuis la Révolution. L’athéisme est aristocratique selon Robespierre, en tout les cas inspiré par les Lumières. Il suffit de se pencher sur sa rhétorique pour percevoir que, hors le rousseauisme, la gauche parodie la parole de l’Evangile notamment sur l’accueil, sujet le plus tabou de la société française. Jésus nous dit que les premiers seront les derniers et que les derniers seront les premiers. Les minorités avant la majorité. Il nous demande d’aimer l’étranger comme nous-même, avant nous-même ou plutôt avant les siens, de ne pas avoir d’enfant ou d’éviter de les aimer. Car aimer, c’est préférer. Ce pharisianisme laïc prêche une morale : l’accueil sans réserve des migrants ou réfugiés qualifiés dans une vaste confusion sémantique(3) et refuse de poser la question politique des migrations dans une France fragmentée par le chômage de masse et les revendications identitaires. Sur le multiculturalisme, et plus largement l’anti-culturalisme, une division idéologique d’une grande violence compose l’acide qui mine la société française depuis la défaite de 40(4) puis le succès des théories inquisitoires de L’idéologie française(5)sur lesquelles toute une classe intellectuelle s’est construite. Paradoxalement, l’inconscient chrétien a conduit, par le biais des droits de l’homme, à cette dictature soft de la diversité qui est aussi celle de l’individualisme.
Alors, pour revenir à Jésus, n’y-a-t-il pas une simplification de sa parole ? Selon l’évangéliste Marc, le mot accueillir vient du verbe cueillir qui n’indique pas qu’on se tient à disposition des gens mais qu’on les rassemble dans un même lieu qui les fédèrera et les transformera. L’étranger est comparé à un ange, un messager qui va ouvrir à une autre culture le bon samaritain. Mais il s’agit de l’accueil de quelques personnes dans un foyer à une époque où la notion de frontière et d’économie étaient tout autre qu’aujourd’hui. Rejoignant Marcel Gauchet, pour qui les droits de l’homme ne sont pas une politique, Xavier Emmanuelli, ancien président du Samu social, nous dit qu’une société organisée ne peut accueillir de la même façon qu’un groupe ou un individu et qu’il ne faut pas confondre ce qui relève du temporel et du spirituel. Jésus n’est pas un idéaliste : le chrétien se doit être universel… mais responsable.
Hors, au-delà du « devoir d’accueil », le silence est assourdissant sur l’avenir de ces migrants en Europe. Il est pourtant écrit dans les secondes Tables de la loi : Non seulement tu lui (l’émigré) permettras de survivre, mais tu te garderas de l’exploiter. Qu’ajoute-t-on à cette tâche sisyphienne ? La France passe en catimini une loi Valls-Cazeneuve qui libéralise l’immigration illégale(7). Puis contracte un marché de dupe avec une Turquie plus du tout kémaliste avec, à la clé, l’exemption de visa pour les turcs alors qu’Erdogan demande expressément à sa diaspora de ne pas s’assimiler. Inconsistance, irresponsabilité, absence de vision et interprétation trop littérale des droits de l’homme servent également le libéralisme économique le plus échevelé.
Gardons-nous également d’exploiter la force de penser des issus de la diversité. Fawzia Zouari, Wassyla Tamzali, Malika Sorel, Kamel Daoud, Boualem Sansal exhortent les intellectuels français à ne plus parler au nom du Maghreb et des français d’origine maghrébine et à ne pas les maintenir dans une position victimaire… néo-coloniale. En effet, ces intellectuels se battent pour la diversité … tant que celle-ci ne décide pas de sortir du cadre idéologique qu’on lui a assignée.
La gauche des enfants avides hait le réel. La prétention d’incarner le bien peut aisément se pervertir car le bien est une donnée complexe et mouvante. N’oublions jamais le mal que les idéologies et les religions ont pu commettre en son nom. Une image me vient en tête, celle d’un jeune garçon de 11 ans, rêveur et solitaire, dans le film testament d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre, et de la tape amicale mais un peu trop forte qui échappe à son beau-père, évêque luthérien bouffi d’orgueil, par amour du bien et de la vérité. Quand l’idéologie libérale retrouve ses racines chrétiennes abhorrées.
Notes :
[1] Concept évoqué par Michel Rocard en 1977 mais il remonte à la guerre d’Algérie.
[2] Référence à la thèse de Gramsci bien sûr mais aussi au livre de Gaël Brustier, A demain Gramsci, 2015.
[3] Le statut de réfugié, tel que décrit dans la Convention de Genève 1951, a une spécificité individuelle et ne se rapporte pas expressément aux personnes qui fuient les conflits, bien qu’au cours des dernières années, la plupart des grands mouvements de réfugiés ont été déclenchés par des guerres civiles.
[4] Selon Pierre Manent, dans la préface de Situation de la France, 2015.
[5] De BHL cela va sans dire…
[7] Immigration : les dangers d’une loi irresponsable votée en catimini. A. Theas, FigaroVox, 18 février 2016.



