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Une réification sociale par la peur?

Entretien avec Laura Dodsworth.

Traducteur : Erwann Marolle.

Laura Dodsworth: Photographe, artiste et autrice. Son premier, “A State of Fear : How the UK government weaponised fear during the Covid-19 pandemic” (Pinter and Martin, 2021), sur l’usage de la peur dans les démocraties traversant des crises est l’objet du présent entretien. 

Résumé: L’acceptation par les populations des politiques mises en place pour juguler la pandémie du Covid n’a pas été obtenue par des discours scientifiques nuancés et construits mais par une utilisation massive de la peur, dans le vocabulaire comme dans les attitudes, entraînant une infantilisation des populations et des conséquences sociales sur le long terme. Au-delà de la crise, ceci est révélateur d’une évolution profonde de nos sociétés remettant en cause l’individu pour développer une conscience de troupeau qui s’inscrit dans un refus plus global de la vie et de ses risques.

Abstract : The population was made to accept the policies taken in order to tackle the COVID-pandemic not through scientific and balanced discourses but through a massive use of fear tactics. Words and attitudes used by government officials infantilized populations with far ranging consequences. Beyond this crisis, this shows a profound evolution of our societies where the individuation process is threatened as a new herd-consciousness strengthened by a rejection of life’s hardships and risks.

 Gauthier Graslin : Ce qui m’a frappé lors de cette épidémie de coronavirus, c’est que le Royaume-Uni a toujours été donné en exemple aux Français, en termes de politiques vaccinales, de confinements, etc.. Pourtant, lorsque j’ai lu votre livre, j’ai eu le sentiment que selon vous le gouvernement britannique a eu tout faux ! En France, on nous disait que tout ce que faisait le Royaume-Uni était très bien et que nous devions les copier !

Laura Dodsworth : Je ne sais pas trop quoi en penser car j’ai l’impression que les méthodes françaises et britanniques étaient assez différentes. Cependant, je n’ai pas suivi de près la gestion de la pandémie en France donc je ne peux pas comparer en détail. En ce qui concerne les médias, je ne sais pas quels sont ceux que vous avez suivis pour dire que la gestion britannique du covid était excellente.

Gauthier Graslin: Par exemple, le gouvernement français a dit que les Britanniques étaient de nouveau libres parce qu’ils avaient tous reçu les injections vaccinales tandis que les Français étaient réticents à la vaccination. D’ailleurs, quelle a été selon vous l’erreur la plus importante du gouvernement britannique lors de la gestion de cette crise, je pose cette question en riant jaune car je ne suis fan ni de la gestion française ni de la gestion britannique?

Laura Dodsworth : Permettez-moi de revenir sur le premier point. Je pense que l’un des aspects de la gestion du covid par le gouvernement était une sorte de réaction « Dominos”. Lorsqu’un domino tombe, il fait chuter tous les autres. C’est ce qui s’est passé pour la pandémie. Le premier pays à avoir utilisé le confinement, une méthode totalement nouvelle et non-prouvée, a été la Chine communiste. Ensuite, d’autres pays ont confiné leurs populations. Vous connaissez sans doute cette citation de Neil Ferguson sur l’inévitabilité du confinement. C’est fou de se dire qu’à l’époque nous pensions ne pas pouvoir y échapper et qu’après nous nous sommes rendu compte que si, cela aurait été possible. Cette option n’a jamais été discutée et je pense que l’une des explications est que les gouvernements, sous l’effet de la peur et de la confusion, se sont faits une compétition les uns aux autres. Ont-ils eu raison de copier une toute nouvelle méthode non-prouvée et brutale ?

 On nous a dit que cette politique fonctionnait mais visiblement, les faits empiriquement vérifiés ont montré que les confinements n’ont pas sauvé beaucoup de vies. De plus, les confinements ont eu des effets négatifs sur le corps social et ont engendré des troubles mentaux dans la population. Dans notre pays, nous avons eu le deuxième confinement le plus long, nos enfants ont manqué six mois d’école. Les différents gouvernements se sont ainsi recommandés les uns aux autres des méthodes de gestion inédites, non-prouvées et totalement brutales. Quel désastre terrible dans le monde ! Je pense que nous aurions dû suivre les pays qui avaient un plan anti-pandémie déjà établi. La Suède aurait dû être l’exemple à suivre. Pourquoi ne parlons-nous pas tous de la Suède qui a un taux de mortalité relativement bas et qui n’a pourtant fermé ses écoles que temporairement et s’est débarrassée du Covid avec assez peu d’obligations légales et de restrictions draconiennes ? 

En France, votre gouvernement vous a dit de copier la Grande-Bretagne. Je pense que c’est un aveu de faiblesse. C’est se reposer sur le conformisme social des populations, l’une des bases des sciences comportementales, qui est que nous agissons comme un troupeau ! C’est une mentalité de troupeau, une mentalité de groupe. Il y a des raisons instinctives qui expliquent cela. En notre for intérieur, nous essayons de rationaliser chaque décision prise et pour faire cela, parfois, nous copions la majorité. Ce n’est pas une manière sérieuse de gérer les choses de la part de nos gouvernants. Je trouve cela assez négligeant. Tant que l’on aborde le sujet, la plupart des médias mainstream ont encensé une grande partie des mesures gouvernementales telles que la ruée vers les vaccins, les obligations de se faire vacciner, les confinements, etc.

C’est de la politique de cour de récré. Les politiques vous disent : « bouh les méchants petits Français, c’est pas bien, vous devez faire comme les petits Britanniques ont fait. Comme vous n’avez pas été sages, alors on vous confine. »

Gauthier Graslin : Dans votre livre, il y a une citation de Marie Curie qui dit : « dans la vie rien n’est à craindre, tout est à comprendre ». Pourtant, vous y montrez comment pendant la pandémie chaque action du gouvernement produisait tous les effets imaginables, sauf celui de nous aider à comprendre ce qui se passait. J’ai noté plusieurs occurrences de cela. La première, qui est très importante, c’est l’usage des mots. Comment les mots utilisés lors de la pandémie, comme celui de confinement, associé à la prison, ont-ils contribué à obscurcir la situation générale ?

Laura Dodsworth : Oui, en effet. Tout d’abord, le langage est devenu très martial, très militaire, afin de renforcer l’idée de guerre et de gestion de crise et cela depuis le premier discours. On nous a dit de rester à la maison avec un ton très martial. C’est un ton qui est sensé créer un sentiment de crise sans pour autant répandre la panique. A la guerre, les gens sont liés les uns aux autres, les besoins individuels passent au second plan afin de privilégier l’intérêt général de la nation. Cependant, lors d’une guerre, on nous demande également d’être obéissants, de respecter les règles. La confiance dans les médias doit être absolue. Le mot « confinement » est intéressant parce que cela vient de la terminologie carcérale. Peu importe d’où il vient, c’est un mot horrible ! 

Nous avons été incarcérés dans un sens. Nos maisons ne sont pas des prisons cependant, nous n’avions pas à nous sentir emprisonnés dans notre lieu d’habitation. Certaines personnes vivent dans des logements inconfortables, sans jardins mais nous n’avons pourtant commis aucun crime. Toute personne pouvait être considérée comme coupable à partir du moment où elle sortait de chez elle. C’est parce que vous pouviez potentiellement être malade que vous pouviez vous voir retirer votre liberté de mouvement, votre capacité d’avoir des relations sociales, une vie privée, etc. Ce sont là des conséquences jugées comme un moindre mal face à la possible transmission du virus même si vous n’étiez pas infecté. Il y a là une disproportion entre un ensemble de droits individuels et la protection d’autrui.

  Je voulais rajouter quelque chose sur l’usage des mots. C’est la rapidité avec laquelle les instructions ont été diffusées, notamment sous forme de triade. Ces instructions étaient résumées par “ les mains, le visage, l’espace” soit laver vos mains, mettre un masque sur votre visage et protéger votre espace personnel en ne laissant personne s’approcher. Tout avait une forme triadique. C’était également le cas de “rester à la maison, protéger les autres, sauver des vies”. Cela était similaire à un sortilège visant à brouiller notre sens de la raison. 

Le mot “risque” a également été beaucoup utilisé. “Je suis un risque, tu es un risque”. Nous savons que ce n’est pas vrai mais les mots ont servi de menace. Il y a eu tout un processus de dénigrement du demos et d’infantilisation des gens. Le choix des mots dénotait une sorte de relation parent/enfant lors de la crise. 

Gauthier Graslin : Vous avez mentionné la notion de risque et justement, il existe une science qui s’appelle “analyse bénéfice/risque” où vous devez mesurer les risques que vous prenez et les bénéfices que cela peut vous rapporter. J’ai personnellement l’impression que cette analyse typique du monde économique et des assurances a été écartée purement et simplement. On nous a souvent dit quel était le nombre de vies qui ont été sauvées par les confinements mais nous n’avons jamais entendu parler des risques dus aux confinements. Il y a une liste à la fin de votre livre détaillant toutes les conséquences négatives sur l’ordre social (suicides, dépressions, etc.). Comment expliquez-vous que cette analyse bénéfice/risque ait été oubliée ? C’est contraire à tout ce que nous avons appris à l’école !

Laura Dodsworth : Le gouvernement britannique a tout fait pour encourager l’obéissance de la population. Il n’y a pas eu d’analyse bénéfice/risque. Ce n’est pas uniquement quelque chose de difficile à faire mais aussi parce que les chiffres n’auraient pas été en faveur du confinement. Ils n’ont pas voulu changer leur stratégie. Nous avons pu voir la psychologie du gouvernement en action. Au lieu de faire les choses sérieusement en se basant sur des faits prouvés scientifiquement, ils se sont comportés de manière lâche. De mauvaises décisions ont été prises lors de la crise, ce qui a conduit les gens à paniquer. Je ne pense pas que le gouvernement s’est particulièrement distingué par sa compétence. En traitant les Britanniques comme des enfants apeurés, ils se sont eux-mêmes laissés dicter leur attitude et étaient eux aussi totalement dépassés. C’est impardonnable de n’avoir jamais produit d’analyse bénéfice/risque. Dès le début, je me suis demandé comment est-ce qu’il était possible de faire cela à notre société et à notre économie.

Gauthier Graslin : Il y a une contradiction entre ce que le gouvernement laisse entendre sur l’importance de la science et la confiance accordée aux scientifiques et l’absence totale de débats. La science, c’est avant tout des débats. Dans l’une de vos interviews avec un scientifique, il a dit qu’il existait une sorte d’auto-censure concernant les chiffres des décès dus au coronavirus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Laura Dodsworth : C’était en effet assez brutal. Toute décence était systématiquement traitée en dérision. J’ai moi-même été traitée avec méfiance lors de la publication de mon livre. Les gens semblent être tellement gênés par des divergences d’opinion qu’ils mettront en œuvre des moyens qu’ils ne jugent eux-mêmes pas immoraux pour faire taire les voix discordantes. Au Royaume-Uni, un site web reprenait même les propos de journalistes ou de scientifiques pour les discréditer. C’est curieux de déterminer en pleine épidémie ce qui est vrai et ce qui est faux. Je vais donner un exemple : il y a eu une étude qui s’interrogeait sur les conséquences des confinements sur le suicide. Il a été conclu qu’il n’y avait aucune preuve que les confinements favorisent le suicide. Cela est ridicule car nous ne pouvons pas juger des suicides après seulement un an d’épidémie. En revanche, nous n’avons pas besoin de plusieurs années pour savoir que l’absence d’assistance médicale entraîne des conséquences sur la population. Voilà la stratégie de discrédit qui a été mise en place.

 Tout était bon pour laisser le doute planer. Pour revenir aux confinements, il y a eu toutes sortes d’exceptions pour ceux qui devaient aller travailler, etc. Nulle part sur Terre les confinements ont été totalement respectés fort heureusement. D’ailleurs, les gens au fond d’eux-mêmes savaient bien que plusieurs personnes vulnérables n’étaient pas protégées et notamment ceux qui ne pouvaient pas travailler depuis chez eux. Les confinements ne protégeaient que les classes moyennes. 

Gauthier Graslin: Oui, il y a une sorte d’humiliation qui a été mal perçue par les gens. J’ai un exemple dans ma famille. Mes parents n’ont pas voulu se faire vacciner et la plupart de leurs amis ne le voulaient pas non plus. Le Président Macron a tenu un discours le 11 juillet où il disait que si vous ne vouliez pas vous faire vacciner alors vous ne seriez pas autorisés à aller au restaurant. Après cela, tous les amis de mes parents se sont fait vacciner et ont mis une pression sur eux en leur disant qu’il fallait se faire vacciner, qu’ils se comportaient en mauvais citoyens s’ils ne le faisaient pas, etc. Je pense que lorsque vous acceptez une chose, vous acceptez les autres non pas parce que vous êtes sûrs mais parce que vous ne voulez pas avoir tort sur toute la ligne. Cela nous amène à ma prochaine question sur le bon sens. Lorsque vous regardez la crise avec du recul, il semble que tout bon sens ait été perdu. Par exemple, le fait que les enfants n’aillent plus à l’école. Pensez-vous que cette crise a été le révélateur de la perte de bon sens de nos sociétés lors des dernières décennies ou bien pensez-vous que cette crise a été si violente que cela a accéléré la perte du bon sens ?

Laura Dodsworth : Je pense que c’est surtout un phénomène de durée. C’est pour cela que j’ai voulu écrire ce livre. Comme je le dis dans mon ouvrage, les épidémies agissent comme un révélateur de notre psychologie sociale. Les êtres humains répètent inlassablement ce genre de folie qui porte préjudice à notre bien-être. Pourquoi faisons-nous cela ? Nous devrions lire plus sur la psychologie et la nature humaine dans les régimes totalitaires afin de mieux comprendre ce qui nous arrive. Je pense que c’est une crise existentielle : qu’est-ce qu’être un humain ? Pourquoi nous comportons-nous de la sorte ? Les gens savent désormais que les gouvernements sont faibles, que les sondages publics ne sont pas représentatifs. Je pense qu’il y a plusieurs facteurs mais je crois que les confinements ont été une sorte de thérapie de choc qui a accéléré ce processus. Le plus important reste cependant ce qui se passe après ces thérapies de choc. Avons-nous progressé ? Serons-nous aussi dociles avec le gouvernement à l’avenir en cas de reconfinement ? Je pense que la réponse est oui.

Gauthier Graslin :  Au fond, la peur devient notre principe de gouvernement central, que ce soit pour les politiques sanitaires ou pour la politique intérieure. Vous savez, en France à chaque élection, nous avons le choix au second tour entre deux peurs : la peur de l’extrême droite et la peur du néo-libéralisme. C’était assez évident lors de la dernière élection où chaque finaliste a utilisé la peur de l’un contre l’autre. Vivons-nous toujours dans une démocratie si nos choix doivent être dictés par la peur ?

Laura Dodsworth : Je pense que c’est une vision des choses dépassée. C’est pour cela qu’il y a toujours eu une forme de contrôle car les populations sont réceptives à la peur. Vivons-nous dans une démocratie ? En surface je répondrais oui mais en réalité ce n’est vraiment pas le cas. Je suis très consciente de la relation entre les politiques mises en place et les sciences du comportement car ce sont ces sciences qui ont été utilisées par nos gouvernants pour prévoir nos réactions à leurs décisions. Maintenant, ces sciences ne sont plus seulement utilisées pour prévoir mais pour contrôler. Si vous analysez bien la situation, vous vous rendez compte que tout le monde a été influencé à un niveau subliminal. La peur mais aussi le conformisme social et l’instinct grégaire sont utilisés comme des outils anti-démocratiques. 

Gauthier Graslin : De l’autre côté, lorsque vous lisez Bernays, il dit que la démocratie donne tellement de pouvoir au peuple que vous devez le contrôler. Nous avons aussi cet historien, Hicks, qui rappelle comment la démocratie est peut-être l’un des régimes qui utilise le plus la peur sans le montrer ouvertement. Pensez-vous que plus on devient démocratique et plus la peur est utilisée car il n’existe pas d’autres outils aussi pratiques ?

Laura Dodsworth : Oui je suis d’accord. Les régimes totalitaires peuvent utiliser la force brute pour contrôler les populations mais la peur va avec ces méthodes. En URSS, c’est surtout la peur du goulag qui a terrorisé les populations. Je pense que les régimes démocratiques utilisent la peur associée avec d’autres outils comme la psychologie sociale. J’ai peur pour l’état de nos démocraties. La Covid a été une épiphanie pour moi car je me suis rendu compte que le monde d’avant n’existait pas. L’ancienne Laura n’existe plus. Je suis sortie de l’illusion de la démocratie. Le gouvernement est le gouvernement et le gouvernement nous gouverne, peu importe la manière. Cela a été un choc pour moi mais le plus grand choc a été que les gens l’ont voulu. 

Gauthier Graslin : Vous avez relevé l’emploi du vocabulaire martial pendant l’ensemble de la crise de la pandémie.  Il y a deux différentes “équipes” si j’ose dire à la guerre. Nous avons les “idiots utiles”, les “sceptiques” et les “héros”. Cela me rappelle les écrits de Carl Schmitt, le juriste des années 1930, qui disaient que la politique n’était jamais qu’une question de désigner un ennemi puis de le combattre. Aujourd’hui, cela est presque devenu une guerre civile ! Une guerre contre ceux qui ne partagent pas l’opinion générale. Il y a ceux qui regardent la BBC et d’autres qui sont plus sceptiques. Je ne sais pas comment sont les choses au Royaume-Uni mais pensez-vous que les choses aient changé dans la manière dont les relations sociales ont évolué, dans le sens où certains sont considérés comme des ennemis et non comme des citoyens ?

Laura Dodsworth : Je pense que ces jeux de rôles ont été encouragés. Tout le monde veut être le gentil et personne ne veut être mis au ban de la société. C’était une manière d’encourager l’obéissance des gens aux règles mises en place. Je pense cependant que dans la “vraie vie”, les gens sont plutôt raisonnables. Les médias décrivent une situation qui n’existe pas vraiment dans la société. Je crois aussi que cela a été particulièrement stressant pour les gens de considérer autrui comme un ennemi. Le virus n’existe pas seulement en tant qu’organisme microscopique mais aussi via les autres êtres humains qui sont transmetteurs du virus. Pour faire un parallèle avec la guerre en Ukraine, je dirais que c’est une guerre importante (après tout, c’est l’Est contre l’Ouest) mais cela n’a pas de répercussions immédiates sur la vie des gens et pourtant, tous les médias ne parlent désormais plus que de ça. Il y a clairement eu un changement d’objectif dans les médias où nous sommes passés du Covid à l’Ukraine. La différence cependant entre ces deux crises, c’est que les Russes sont ici clairement identifiés comme les “méchants”. C’est plus facile de penser que les méchants sont les envahisseurs avec l’arme nucléaire que son voisin ou sa voisine. 

Gauthier Graslin: Oui, je ne l’avais pas vu sous cet angle mais je pense que vous avez raison. Ce qui m’inquiète, c’est que lorsque vous regardez les données sur le Covid, elles sont importantes mais elles ne sont pas cataclysmiques pour autant. Une guerre avec la Russie, cela serait différent. La peur est comme une drogue et les gouvernements comme les populations semblent avoir été intoxiqués par cette peur. La question est donc comment redescendre et revenir aux faits purs et durs ?

Laura Dodsworth : Je pense que nous devons réfléchir à nos valeurs. Nous demander quelle société nous souhaitons créer, quels sont nos intérêts, nos amours, nos idéaux, etc. Mais la peur contamine tout. Comment pouvons-nous y échapper ? La peur du coronavirus, c’était la peur de l’apocalypse, le Covid était une infection mortelle tandis que la Russie, c’est la peur de la guerre nucléaire. Pendant ce temps, nous ne réfléchissons pas à notre société, nous sommes dans un état de peur. C’est effrayant que nous ayons pris pour base cela pour nous construire. 

Gauthier Graslin : Inspirons-nous des travaux de Carl Jung. Vous parlez dans votre livre de la théorie de l’ombre de Carl Jung. Pouvez-vous expliquer cela à nos lecteurs ? C’est peut-être la clé de la raison qui nous pousse à être si dépendants de la peur. Ne devons-nous pas aussi nous en prendre à nous-mêmes et pas uniquement au gouvernement pour cela?

Laura Dodsworth : Je suis d’accord. Lorsque je parle de psychologie, cela s’applique à tout le monde. Lors de l’épidémie, une théorie sur l’information de masse a été mise en avant. Jung était préoccupé par l’hystérie collective qu’il voyait comme l’une des clés des guerres mondiales et une dérive du totalitarisme. D’ailleurs, une partie de son travail traite de la manière dont nous avons évité cette catastrophe. Selon lui, ce serait par le processus d’individuation. C’est intéressant car parler d’individuation aujourd’hui sonne très “individualiste”: on nous a en effet dit de mettre la solidarité en avant. L’individuation ne veut pas dire être égoïste mais être fort et avoir des valeurs bien affirmées. Cela peut être un travail qui a du sens (et pas forcément non plus le job de vos rêves) ou avoir foi en Dieu. C’est également avoir des relations qui ont du sens avec votre famille ou avec votre environnement immédiat. Si votre vie a un sens, si vous êtes bien ancré dans vos valeurs alors vous serez moins facilement influençable dans des moments difficiles d’hystérie collective. Nous en vivons un en ce moment. Les psychologues actuels dénient le fait qu’il y ait quelque chose qui s’appelle l’hystérie collective en disant que ce n’est pas prouvable mais je pense bien au contraire que nous n’avons jamais connu de période aussi critique à ce niveau-là. Nous agissons par peur tout le temps. 

 Le problème des confinements, c’est que c’est l’antithèse de l’individuation. En confinement, vous faites passer le groupe en premier et ça peut être une bonne chose dans le cadre d’une épidémie. En revanche, ici nous avons été confinés dans nos maisons et nous n’avions pas accès à notre environnement social, à toutes ces relations importantes, à ce travail ayant du sens, etc. Les gens étaient interdits d’aller à l’extérieur, à l’église par exemple même si on pourrait argumenter que la religion relève plus de l’estime de soi que des valeurs. Les confinements ont donc été un accélérateur d’hystérie collective. Il n’était pas possible de combattre cette hystérie à cause de ces confinements. Si vous regardez le futur, si vous regardez les “villes intelligentes”, les gens vivront des vies de plus en plus optimisées ce qui les rendra plus facilement vulnérables à l’hystérie collective et plus dépendants du gouvernement. 

Gauthier Graslin : En début de pandémie, la communication dans le monde anglo-saxon a beaucoup mis l’accent sur la solidarité au sein de la communauté, sur la nécessité de pouvoir compter les uns sur les autres. Réfléchir en termes de communauté n’est-il pas cependant un piège ? En effet, même si vous n’y croyez pas à la propagande gouvernementale, vous êtes obligés d’y obéir car vous devez protéger vos proches…

Laura Dodsworth : Oui cela peut être un piège. Des recherches ont été conduites par des chercheurs en sciences comportementales qui traitent de ce sujet et je retranscris d’ailleurs dans mon livre un entretien avec un docteur sur cette question. Les messages et les injonctions seront plus efficaces si les gens le font pour protéger leurs proches et non uniquement eux-mêmes. Nous voyons donc bien ici comment l’idée de communauté peut être utilisée comme une arme contre nous. Si nous nous penchons sur l’une des principales stratégies mises en œuvre pour forcer les gens à aller se faire vacciner, nous avons vu des “champions” dans les communautés inciter à la vaccination notamment dans les lieux de culte. Je précise que je ne fais aucun jugement sur la vaccination en soi mais je trouve que ce n’est pas aux leaders des communautés de faire la promotion de la vaccination contre le Covid. Cela constitue un problème que les sciences comportementales essayent de comprendre : comment est-ce que le comportement change ? J’ai bien peur de n’avoir que peu de confiance dans les gouvernements qui ne voient que le court terme dans ce problème. Ils voient que le comportement des gens a changé et ils se disent satisfaits mais quels seront les effets sur les communautés ?

Gauthier Graslin : Ce qui m’a vraiment marqué, c’est le nombre de gens ont acheté des “certificats” de vaccination. Il n’y a pas de retour en arrière possible, c’est comme si vous entriez dans la résistance lors de la Seconde Guerre Mondiale selon eux. Comment recréer une société après cela ?

Laura Dodsworth : Tous les régimes autoritaires s’accompagnent d’une contre-culture. J’y ai pensé : si les mesures autoritaires continuent indéfiniment, il y aura le développement d’une contre-culture. Une partie de moi-même a énormément de respect pour la manière dont certains contournent les problèmes. Si quelqu’un ne veut pas se faire vacciner et achète un faux certificat pour aller au restaurant, c’est quelque chose que je peux comprendre. Je connais personnellement des gens qui ont fait ça. Je ne le ferais pas car je ne voudrais pas participer implicitement à un système que je trouve moralement mauvais. Je ne me baladerais pas dans ce pays avec un faux Pass pour aucune raison, je ne veux pas participer à un système où l’on doit déclarer son statut médical ouvertement pour avoir accès à des lieux socio-économiques tels que les restaurants. Je suis peut-être une extrémiste cela dit mais je comprends les gens qui le font et je les respecte dans leur lutte contre ce système anti-scientifique et restrictif.

Gauthier Graslin : Revenons à l’individuation. Vous avez dit que ce n’était pas facile d’être soi-même dans cette société. En introduction de votre livre, vous mentionnez vos craintes de voir votre réputation attaquée, d’être la cible de campagnes de discrédit. Qu’est-ce qui vous a poussé malgré tout à le publier? 

Laura Dodsworth : C’est une question intéressante. Lorsque j’ai écrit ce livre, je savais qu’il ne serait pas un best-seller et que ma réputation pourrait en prendre un coup même si je n’ai jamais travaillé dans un média. J’ai pris cette décision de toute manière car je pense que c’est la bonne chose à faire car je rendrais service à beaucoup de monde. J’étais prête à accepter de “perdre” certaines choses. Si je ne pouvais plus aller au restaurant, au cinéma ou même à l’hôpital, tant pis. Je pense que les gens ont du mal à accepter les pertes de manière générale, regardez les décès dus au Covid : c’est naturel, c’est dur mais personne ne peut empêcher les gens de mourir, ni le gouvernement ni les agents de sécurité. C’est là que les valeurs personnelles entrent en compte pour interpréter ces pertes. Je pense que dans la vie il y a un débat entre échanger sa sécurité contre ses libertés. Les gens pourraient peut-être être plus courageux mais ça commence toujours avec quelqu’un. 

Gauthier Graslin: Lorsque je vous entends parler, j’ai le sentiment que vous parlez de la vie et que la vie tue pour dire les choses vulgairement. N’est-ce pas là l’un des problèmes centraux de notre société? Nous vivons dans une société démocratique mais une société où les personnes âgées votent. Les plus jeunes ne vont pas voter, ils ont d’autres modes de vie, ils essayent parfois d’échapper au monde pour en rejoindre un autre virtuel. N’est-ce pas là l’une des raisons qui poussent nos dirigeants à prendre des décisions contre les pauvres, contre les jeunes, contre la vie elle-même. N’avons-nous pas là un système qui favorise la mort sur la vie ?

Laura Dodsworth : C’est effectivement une bonne question ! Votre point de vue, celui d’un Français, est très intéressant. Nous avons une population qui prend de l’âge. Macron n’aurait-il pas pu gagner sans le vote de la classe âgée ? Non. Par conséquent, les décisions politiques sont prises par des populations plus proches du cercueil que du berceau.

 Je pense que nous avons la phobie de la mort. Il y a un siècle, on avait l’habitude d’étendre les morts pour que leurs proches puissent leur dire au revoir une dernière fois. Personne ne ferait ça maintenant, je ne dis pas que nous devrions mais je constate le changement. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où tout est surveillé 24 heures sur 24. Nous avons une phobie de la mort et nous sommes prêts à tout pour éviter d’avoir à y faire face. Les gens ont eu tellement peur, ils sont restés chez eux en pensant qu’ils n’allaient pas mourir mais comment vivre comme ça ? On ne peut pas vivre ainsi ! C’est ce que beaucoup de monde a fait lors de la pandémie. Je comprends que l’on cherche à éviter de tomber malade et de mourir mais c’est quelque chose de complètement naturel. Malheureusement, c’est devenu trop invasif dans notre société et en voulant éviter la mort, on fait ressortir d’autres choses peu reluisantes de nous-mêmes et de notre société. Une société où le management du covid tel qu’il a été pratiqué est la seule manière de nous sauver est une société où nous valeurs sont méconnaissables et nos principes foutus. Une société de la fin. 

Gauthier Graslin : Oui, nous sommes devenus Cronos, le roi des Titans dans la mythologie grecque,  qui dévore ses enfants.

Laura Dodsworth : C’est très pervers et cruel en effet ! Les enfants ont été ceux qui ont été les moins considérés et les moins protégés. Les aires de jeux ont été fermées tout comme les écoles. Quand elles ont rouvert, le masque était obligatoire toute la journée. C’était à s’en rendre malade ! Imaginez être dans le passé et dire aux anciens Mayas d’Amérique Centrale qu’ils n’ont pas besoin de tuer leurs enfants pour obtenir les faveurs du Dieu de la pluie. Notre société est devenue une société sacrificielle en considérant les enfants d’une manière absolument honteuse. Nous ne les avons pas directement tués mais nous les avons privés de leur scolarité.