Elle est hiératique, sobrement mais très élégamment vêtue, juchée sur des talons aiguilles interminables. Le phrasé est parfait et calme. Face aux questions des journalistes, Félicité Herzog reste imperturbable. Au moins apparemment. Très à l’aise sur le plateau consensuel de Denisot, moins face à l’intransigeante Natasha Polony, elle demeure toujours parfaitement sympathique. Elle déroule à l’envi sa lecture des évènements et l’angle de son ouvrage : son frère anéanti par une double toxicité familiale.
Car si Maurice Herzog, le héros de l’Annapurna, bénéficie (a priori) du rôle-titre et a droit à un portrait au vitriol (père absent, coureur, incestueux, narcissique), il est tout aussi question, du côté de la mère, de l’illustre famille des Cossé-Brissac et de celle industrieuse des Schneider, de leur histoire qui a fait l’histoire de France, mais aussi de leur attitude trouble pendant la seconde guerre mondiale et plus largement de l’antisémitisme d’une partie de la bourgeoisie et de l’aristocratie française.
Quel est le sujet du livre alors ? Le -contesté- héros Herzog ? Les grandes familles ? Ou plutôt les usurpateurs. De réputation, d’héroïsme, de grandeur, d’enfance ? Comment survivre à une famille nocive, au mieux absente ? Se mettre en scène en héroïne de roman fitzgéraldienne (type « Les heureux et les damnés ») pour pallier une enfance atrophiée ?
Son milieu elle ne le rejette pas, elle y adhère même. Compagne de Serge Weinberg, énarque, aujourd’hui président de Sanofi (et administrateur dans de nombreuses autres sociétés non moins prestigieuse), elle affiche une apparence très cadre sur-supérieur qu’elle est d’ailleurs, elle vient de la Banque Lazard, elle est aujourd’hui Directrice adjointe d’Areva TA. Elle en rejette en revanche les mystifications et les silences. Une démarche dans l’air du temps finalement. Sa mère, si elle adhérait aux « silences », avait probablement fait preuve d’un courage encore plus fort, pour son époque : intellectuelle insubordonnée à son milieu social, elle épouse Simon Nora, juif, résistant et communiste, puis Maurice Herzog et vit de son salaire de haut fonctionnaire.
Les statues du commandeur indéboulonnables le sont moins aujourd’hui grâce à Internet et à des livres plus aisément publiables que d’autres (Simon Nora est le père de l’actuel patron des Éditions Grasset qui publient ce livre). Pourtant, a-t-il jamais été promis qu’un héros de l’Annapurna devait être un modèle familial ? Pourquoi attend-t-on tant des héros ? Pourquoi en attend-on une perfection également sur le plan humain ?
Laurent, le frère, est au centre de ce livre. Il est celui qui ne s’en est pas sorti. Fragile, violent, penchant vers la folie, l’errance (des mois durant dans la forêt) et la paranoïa. Si sa tendresse pour son frère est évidente, on ne discerne pas qu’imparfaitement la force de leur lien. On n’ose imaginer qu’il serait finalement le héros de cette histoire, comme elle le suggère. Il rêve de travailler dans la finance mais ne parvient pas à se hisser à la hauteur de la mythologie familiale. Il affiche une ambition délirante par rapport à la réalité de sa vie, les fantasmes remplaçant les objectifs, en cela dangereusement encouragé par son père, expert aussi en ignorance des réalités extérieures à son propre mythe. Il est aussi tout simplement victime d’une maladie qui lui est propre : la schizophrénie. Elle se décrit comme l’usurpatrice de la vie qu’aurait dû avoir son frère, elle est la mieux placée pour choisir cet angle. Ce n’est pourtant pas la partie la plus convaincante.
Néanmoins l’ouvrage contient
de forts beaux moments et la plume est brillante. La description des vacances
dans les demeures familiales, sa fuite en avant, ses débuts dans la finance,
sont narrés avec acuité et richesse. Le feu brûle donc mais… la pluie mouille
aussi et il est dommage qu’elle choisisse de clore son roman un peu conventionnellement
en évoquant encore une fois son rejet de l’antisémitisme familial.
« Un héros ». Félicité Herzog, Grasset. 2012.




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